Dormir, pas toujours de tout repos !

Une nouvelle branche de la médecine, la médecine de nuit, cherche à comprendre ce qui perturbe le sommeil : somnambulisme, insomnie. vieillissement…

Par Mathieu-Robert Sauvé

Durant la nuit du 27 mai 1987, Kenneth Parks quitte son lit, s'habille, fait démarrer sa voiture et franchit les 23 kilomètres qui séparent sa résidence de Pickering, en Ontario, de celle de ses beaux-parents. Arrivé à destination, il défonce la porte d'entrée, s'empare d'un couteau, assassine sa belle-mère et inflige de sérieuses blessures à son beau-père. Puis il se rend à la police. Tout ça en dormant.

« Cliniquement endormi », donc tenu pour non responsable de ses gestes, le tueur somnambule a été acquitté des accusations de meurtre au premier degré et de tentative de meurtre par la Cour d'appel de l'Ontario, puis par la Cour suprême du Canada en 1992. Dans le jugement, on peut lire que « le somnambulisme n'est pas une maladie neurologique, psychiatrique ou autre, mais un trouble du sommeil très fréquent chez les enfants qu'on rencontre également chez les adultes ».

Digne des scénarios de Hollywood, ce drame apparaît encore plus horrible quand on sait que le jeune homme de 23 ans entretenait d'excellentes relations avec ses beaux-parents. « Il est évident qu'une certaine partie de la conscience est éveillée chez le somnambule, car il est capable d'effectuer des tâches complexes.

Mais ce trouble du sommeil est très difficile à étudier en laboratoire, ce qui fait que nous ignorons comment prévenir de tels comportements meurtriers, heureusement très rares », signale le Dr. Jacques Montplaisir, un spécialiste mondial des troubles du sommeil.

Au cours de sa carrière, le psychiatre, fondateur du Centre d'étude du sommeil et des rythmes biologiques de l'Hôpital du Sacré-Coeur, a observé des cas de somnambulisme très particuliers. Sans lever le secret professionnel, il donne l'exemple de cette infirmière qui, en pleine nuit, a pris sa douche, revêtu son uniforme, conduit sa voiture et s'est présentée à son lieu de travail une casserole à la main.

Des fourmis dans les jambes

Moins spectaculaires sont les troubles qui surviennent durant le sommeil paradoxal, alors qu'une paralysie s'empare des membres des  dormeurs normaux. Certaines personnes ne subissent pas cette chute du tonus musculaire à cette phase et peuvent donc courir, crier, sauter dans leur lit si, dans leurs rêves, elles courent, crient ou sautent.

Pas reposant…

D'autres ont des fourmis dans les jambes. Le « syndrome de la jambe sans repos », un trouble du sommeil deux fois plus répandu au Québec qu'ailleurs au Canada (de 15 à 20 % de la population en souffrirait à des degrés divers), s'apparente aux sursauts qui se produisent à l'occasion au moment de l'endormissement.

Sauf que ces sursauts se répètent sans cesse, la nuit durant. Se lever et marcher soulage mais ne guérit pas.

« La plupart des gens qui en sont atteints le sont de manière relativement bénigne, mais on a compté jusqu'à 13 000 sursauts chez un patient au cours d'une seule nuit », signale le psychiatre. Autre fait étonnant : il s'agit d'une maladie héréditaire puisque 40 % des personnes qui en souffrent ont un parent immédiat touché par ce problème.

Comme on s'en doute, les individus affectés par le syndrome des jambes sans repos ont l'impression d'avoir marché toute la nuit, et c'est souvent littéralement vrai. Somnolents ou aux prises avec des problèmes d'hypovigilance durant la journée, ils peuvent se révéler de véritables dangers publics s'ils prennent le volant. Peu connu du grand public, ce syndrome serait la quatrième cause de consultation dans les cliniques spécialisées après les maladies liées à l'alcoolisme, à la toxicomanie et à l'obésité.

L'expertise du Dr Montplaisir quant à cette maladie est mondialement connue. Le chercheur a donné des conférences à Tokyo, Melbourne, Lausanne, Barcelone, Los Angeles, la Suède, l'Angleterre, l'Argentine, etc.

On lui doit, entre autres, d'avoir démontré qu'un médicament à base de pramipéxole constituait le meilleur traitement contre ce syndrome. Aujourd'hui, la prescription de ce médicament est généralisée chez les cliniciens.

« L'établissement d'une médecine de nuit n'existe que depuis les années 1970, relate Jacques Montplaisir. Auparavant, les troubles du sommeil échappaient presque complètement à la médecine. Quelqu'un qui souffrait d'apnée, par exemple, pouvait difficilement décrire son problème lorsqu'il rencontrait son médecin au beau milieu de la journée.»

Le Dr. Montplaisir est un des premiers chercheurs au Canada à avoir consacré sa carrière à cette spécialité. Il a fait partie de la toute première association internationale de spécialistes du sommeil, la Sleep Medicine Association, fondée en 1975 et qui réunissait alors neuf personnes.

L'année suivante, il créait à l'Hôpital du Sacré-Coeur le Centre d'étude du sommeil et des rythmes biologiques et participait à l'élaboration de la première liste des troubles du sommeil, qui comprend une centaine de maladies. À partir de ce moment, la recherche a connu une véritable explosion, de la Californie au Japon.

On compte maintenant par centaines les équipes qui mènent des recherches sur le sommeil avec des sujets humains. Un site Internet présente pas moins de 40 000 références sur le sommeil, les rêves et l'état de veille, et des liens avec 240 autres sites qui traitent du sujet.

Au congrès de l'Associated Professional Sleep Society, organisé à Chicago en juin 2001, plus de 4000 chercheurs s'étaient donné rendez-vous : psychologues, endocrinologues, épidémiologistes, microbiologistes, psychiatres, etc. Le sommeil intéresse tout le monde.

Dormir pour ne pas vieillir

Toutefois, malgré cette effervescence scientifique, le sommeil garde encore beaucoup de ses mystères. Par exemple, nul ne peut répondre avec précision à la question la plus élémentaire qu'on puisse imaginer : pourquoi dort-on ? Bien entendu, une bonne nuit de sommeil « recharge les batteries », comme on dit. Mais comment se déroule le processus de régénération ?

« Je dois vous répondre que nous l'ignorons, laisse tomber le Dr. Montplaisir. Il est évident que le sommeil est essentiel à la vie. Si l'on prive un rat de sommeil pendant deux semaines, il meurt. Le sommeil joue un rôle certain dans la régulation de la température corporelle ; on connaît beaucoup mieux qu'autrefois les hormones qui exercent une influence au cours du sommeil. Mais comment le sommeil favorise-t-il la récupération de l'organisme ? Quelle en est l'action physiologique ? C'est encore obscur. »

Mais les révélations pourraient être stupéfiantes au cours des prochaines années. L'une des pistes explorées par les chercheurs est le processus du vieillissement. Selon une hypothèse audacieuse, c'est pendant la nuit que nos cellules vieillissent. Ou plutôt qu'elles restent jeunes. Le sommeil lent profond, qui se raréfie à partir de l'âge de 30 ans, serait en quelque sorte la phase que le cerveau choisirait pour libérer une hormone de croissance qui désamorce le vieillissement des cellules. En perdant accès à cette phase, on laisserait libre cours à l'outrage du temps…

Cette hypothèse fait frétiller les grandes sociétés pharmaceutiques, qui voient dans la population vieillissante une clientèle de choix.

Une compagnie capable d'offrir un comprimé qui assurerait au dormeur le sommeil lent profond aurait en quelque sorte au bout des doigts la fontaine de Jouvence.

Dans le peloton de tête

Même si le professeur Montplaisir a vu la médecine du sommeil prendre un grand essor depuis une vingtaine d'années, il a su garder son centre d'étude du sommeil et des rythmes biologiques dans le peloton de tête. Doté d'un appareillage parmi les plus sophistiqués au monde, le centre a été récemment rénové au coût de 1,7 M$, ce qui exclut la valeur de l'équipement (1 M$).

« Notre centre a aujourd'hui une grande productivité scientifique», souligne avec fierté son directeur fondateur, qui vient de se voir accorder une chaire de recherche du Canada dotée d'une subvention de 1,4 M$ afin de poursuivre ses recherches sur les troubles du sommeil.

Le centre où le Dr. Montplaisir a été l'unique chercheur pendant une quinzaine d'années compte aujourd'hui six chercheurs à temps plein ainsi que plusieurs stagiaires et étudiants aux cycles supérieurs. Ce centre fourmille donc d'activités, à toute heure du jour et de la nuit. Et ce n'est pas parce qu'on étudie le sommeil qu'on « dort sur la job » !

Revue Les diplômés  #401

le sommeil

Personne ne sait encore pourquoi doit-on dormir ? Image : © Megan Jorgensen

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