Revendication, Revendicateurs

Les idées de revendication sont assez fréquemment rencontrées en pathologie mentale.

Épisodiques ou fragmentaires, le plus souvent sans cohésion, nées de quelque mécompte plus ou moins réel entraînant une impression de préjudice, elles peuvent se manifester en liaison avec la vanité morbide chez les déséquilibrés caractériels et les débiles mentaux, accompagner les états dépressifs (mélancoliques, anxieux, neurasthéniques, etc.), ou d’excitation (maniaques, coléreux). On les observe encore chez certains épileptiques constitutionnels, dans l’alcoolisme chronique, les formes paranoïdes et hébéphréniques de la démence précoce, etc.

Ces idées revendicatrices, essentiellement mobiles et multiples traduisent l’hostilité des malades à l’égard du milieu social plus ou moins envié et rendu responsable de leur situation. Ce sont des exigences indues à des égards spéciaux, des plaintes en réparation de prétendus mauvais traitements, des récriminations contre l’ordre établi, la tyrannie familiale ou administrative, etc.

On réserve la dénomination de délire de revendication à une forme de psychose chronique systématisée à idées prévalentes, à forte charge affective entièrement polarisée vers la réalisation d’un but défini : obtenir satisfaction. C’est un véritable délire passionnel (de Clérambault, Sérieux et Capgras). Quelle que soit la place que lui réservent les différentes classifications nosologiques. Ses éléments caractéristiques positifs, l’idée prévalente et l’hypersténie passionnée, s’ils doivent être examinés tour à tour, sont étroitement dépendants l’un de l’autre et s’alimentent mutuellement. L’élément négatif est la conservation des facultés logiques et du courant de la pensée (folie raisonnante des anciens auteurs).

L’idée prévalente surgit d’emblée d’un fait réel ou d’une intuition. Elle est aussitôt majeure, sans méditation, sans inquiétude préalable.

Le point de départ est souvent issu d’un préjudice minime ou non, mais qui prend aux yeux du sujet une importance démesurée (déception, affaire manquée, échec à un concours, thérapeutique inefficace…). Il le dénonce comme une infamie, un scandale parce qu’il l’atteint dans les intérêts, mais il n’en dénature pas la signification initiale ; les déductions qu’il en tire ne choquent pas ouvertement la logique dans leur développement ; elles heurtent le bon sens dans leurs conclusions. Il y a moins délire, au sens rigoureux du mot, que détermination obstinée à soutenir une opinion systématique en n’acceptant que les arguments favorables à cette opinion et en repoussant toutes les objections avec un dédain et souvent une mauvaise foi évidente (calomnies, falsifications de pièces, etc.).

Dans cette psychose, les interprétations sont en nombre restreint, n’interviennent que pour étayer l’idée prévalente dont le contenu ne varie guère. On dit que leur développement se fait en « secteur » (tandis que le délire interprétatif vrai se propage en « réseau » d’une façon diffuse).

Le revendicateur poursuit inébranlablement ses objectifs. Les obstacles rencontrés ne font qu’exercer son zèle. Au détriment de ses intérêts les plus évidents (honneur, fortune, bien-être), il mène son action, depuis les récriminations généralement tapageuses jusqu’aux extrêmes limites qui comportent malheureusement des actes antisociaux variés (outrages aux particuliers et aux autorités, voies de fait après les voies de droit, homicides).

L’idée prévalente du revendicateur a un caractère obsédant qui se révèle, non seulement dans l’angoisse éprouvée au cours de la lutte contre l’adversaire, mais aussi dans la lutte contre les impulsions qu’il éprouve à commettre ses éclats. Cette angoisse est d’ailleurs soulagée après une satisfaction partielle ou l’accomplissement d’une violence libératrice.

Le thème même de l’idée prévalente est utilisé pour distinguer les diverses variétés de délires de revendication : délire de jalousie, délire érotomaniaque, délire de quérulence où la revendication est égocentriste. Si l’on admet qu’il est des revendications altruistes (Sérieux et Capgras), il faut décrire aussi, dans ce cadre, les idéalistes passionnées (inventeurs, fanatiques, politiques, etc.).

L’exaltation passionnelle du revendicateur est le trouble affectif dominant de sa personnalité. C’est d’elle que procèdent toutes les conduites et même l’orientation des viciations intellectuelles.

Combatif et opposant, le revendicateur ne supporte ni la contradiction, ni l’échec. Vaniteux, il cherche à attirer l’attention par tous les moyens et provoque le scandale pour pouvoir dire à chacun son fait. Excité, son activité est exubérante ; il multiplie les instances et les démarches, voir les agressions, imprime des affiches, distribue des tracts, suscite des campagnes de presse. Ses écrits sont typiques, voyants, abusant des mots soulignés, des caractères gras, des lettres capitales, de l’encre rouge, etc.

Dans son action passionnée, le revendicateur devient très vite un persécuteur (d’où la dénomination de persécuté-persécuteur). Les injures, le chantage, la menace sont ses moindres armes. Trop souvent, il se fait justice d’une manière retentissante.
Combatif, opposant, le revendicateur ne supporte ni la contradiction, ni l’échec. Ces exaltés sont les plus dangereux des psychopathes et, malheureusement, il n’est pas rare que les mesures de protection à leur égard interviennent trop tard en raison de la conservation de leurs moyens intellectuels qui en imposent longtemps à l’entourage, au public, aux autorités.
Le fond mental de ces sujets, à côté d’aptitudes élémentaires généralement intactes et parfois brillantes (mémoire, raisonnement, facilités oratoires, imagination) se caractérise pourtant par le déséquilibre des facultés : outre l’hyperémotivité, l’impulsivité. Il participe habituellement de la constitution paranoïaque (Genil-Perrin).

Il n’y a lieu d’insister sur l’absence fréquente des notions de bien et de mal, ou plutôt sur un déplacement du sens des valeurs. Le revendicateur évalue avec des échelles bien différentes les actions d’autrui et les siennes ; au nom de la probité et de l’honneur, il dénoncera les plus futiles manquements à son endroit, dans le même temps où il tiendra pour peccadilles les plus graves dérèglements dont il se sera rendu coupable (détournements, sévices, adultère, meurtre).

L’évolution du délire de revendication est liée à la persistance de l’idée morbide et de l’excitation passionnelle. Elle est essentiellement rémittente ; des périodes de détente peuvent suivre un succès du revendicateur ; mais le moindre incident réveille son agressivité et déclenche une nouvelle éruption du délire. D’accès en accès, d’affaire en affaire, l’étendue de ses griefs augmente avec le nombre de ses ennemis. Le revendicateur perd parfois de vue la matérialité de sa cause pour se faire le champion d’une abstraction (la Vérité, la Justice, etc.) sans verser cependant dans la mégalomanie véritable.

L’internement devient pour lui l’occasion de plaintes en séquestration arbitraire.

Le délire, grâce à sa cohérence apparente, peut être contagieux (induction mentale) et trouver des défenseurs dans l’entourage immédiat ou des milieux plus étendus (villages, partis politiques).  Il n’aboutit jamais à la démence, mais désarme quelquefois à la longue à la faveur d’une baisse de la tension psychologique intellectuelle et affective.

La thérapeutique médicale de tels états est encore inexistante.

Ch. Bardenet

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Dans son action passionnée, le revendicateur devient très vite un persécuteur (d’où la dénomination de persécuté-persécuteur). Trop souvent, il se fait justice d’une manière retentissante. Combatif et opposant, le revendicateur ne supporte ni la contradiction, ni l’échec.  Photo : © Univers.GrandQuebec.com

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