Phénoménologie

La phénoménologie est un mouvement philosophique (plutôt qu’une philosophie aux limites établies) qui se développe depuis ces dernières années, se rapportant à toutes les sciences, soit objectives (auxquelles elle offre une critique de la connaissance), soit dites sciences de l’homme, dans la méthodologie desquelles elle dénonce le danger aliénateur d’un objectivisme intégral.

Sortie de l’œuvre de Husserl (1850-1939), elle est « science des phénomènes » (étymologie : phaenomenon = ce qui apparaît) et retour à la pensée naturelle ou naïve dite préobjective.

Pour la phénoménologie, qui est science eidétique (c’est-à-dire recherche des essences), le psychique n’existe pas comme le physique, car il y a entre les deux différence d’essence. Il faut donc revenir à la conscience, pour définir le psychique. La conscience est la source de toute transcendance et de toute structure psychique. La conscience est intentionnalité, c’est-à-dire visée de l’objet. Cette vie intentionnelle qui la caractérise se retrouve dans tous les êtres vivants en tant que spontanéité radicale. Cette visée de l’objet est donatrice de sens et de valeur. Elle est toujours conscience de quelque chose en acte ou pensée. Elle est précisée par l’attitude réflexive dite réduction phénoménologique, que Husserl à substitué à l’attitude du doute cartésien. La réduction consiste à « mettre entre parenthèses » tout savoir objectif, toute connaissance scientifique ou thématisée, pour parvenir aux phénomènes mêmes, à ce qui est « déjà là », c’est-à-dire au prédonné, sans lequel toutes les sciences objectives ne seraient rien, puisque toutes elles en partent, mais en l’ignorant, tant il parait aller de soi. Ce prédonné est la révélation préobjective du monde du rationnel. C’est la réduction, qui, d’une part, découvre la vraie nature de la conscience et de l’autre, le monde naturel ou perçu, le monde de la vie (Lebenswelt) par-dessous les « fonctions » objectivement décrites par la psychophysiologie.

Les adeptes nombreux de Husserl ont développé ses idées dans des directions différentes. Les psychiatres connaissaient en France les belles descriptions de E. Minkowski, qui a fait connaître les travaux de Binswagner. Celui-ci, partant d’une phénoménologie existentialiste développée par le successeur de Husserl, M. Heidegger a décrit chez des malades mentaux le résultat d’une analyse du « Dasein » (« Être là », c’est-à-dire le monde naturel entrelacé avec le Moi concret du sujet malade) ou « Daseins analyse ». Mais l’apport véritable de la phénoménologie à la psychiatrie consiste à ajouter aux descriptions de ce genre l’application aux faits psychopathiques des notions phénoménologiques du comportement, de structure, et de recherches personnelles de M. Merleau-Ponty, qui offre aux cliniciens une conception féconde de la conscience engagée à la fois dans la corporéité (ou corps propre de chacun) et dans le monde.

Le Cogito de Descartes est devenu existentiel en phénoménologie. Pensé en situation et admis comme tacite ou informulé, il permet de substituer à l’inconscient de Freud une conscience latente dont on comprend mieux qu’elle puisse non passer de l’objectif instinctuel au subjectif conscient, mais de la conscience latente à la conscience claire, de la méconnaissance à la connaissance de soi.

De plus, la phénoménologie analyse la conscience d’autrui, laquelle naît avec le Cogito même : en me découvrant moi-même comme existant, je découvre ma situation dans le monde avec autrui : la « relation d’objet » de la psychanalyse freudienne devient l’intersubjectivité. Intersubjectivité anonyme dont on peut, avec l’aide de la psychanalyse, suivre les diverses structures, dont la plus importante est l’identification à autrui (mise de soi à la place d’autrui, ou projection et mis d’autrui à sa place, ou introjection).

Le comportement est la forme concrète de l’intentionnalité en acte. Comme la conscience, il n’a ni intériorité ni extériorité, il est le débat de l’homme avec le monde. Il est lui-même une structure, dont les conduites ont été décrites par Merleau-Ponty à partir du réflexe et de l’automatisme jusqu’aux conduites spirituelles.

La phénoménologie repense la gestalt-théorie, fait de la structure une structure vécue par le sujet et peut ainsi rechercher les lois intrinsèques de l’expérience vécue, éclairant la continuité de la biologie, de la neurologie, de la psychologie, normale et pathologique.

Les applications de la phénoménologie à la psychiatrie sont résumées dans notre rapport au Congrès de Psychiatrie et Neurologie de Langue française à Tours (juin 1959). Elles se font en relation avec la psychanalyse, celle-ci recherchant les rapports du sujet avec lui-même, et la phénoménologie, les rapports du sujet avec le monde.

La névrose procède d’une conscience fragmentée, les conduites partielles restent inintégrées ou devenant désintégrées par rapport au comportement d’ensemble.

Il y a refoulement lorsque l’intégration n’a été réussie qu’en apparence et laisse subsister dans le comportement certains systèmes relativement isolés que le sujet a refusés de transformer et d’assumer, pour n’avoir pas à en être responsable. Un complexe n,est pas une réalité en troisième personne, mais un système de conduites, structures partielles de conscience acquises et persévérées, dont la signification latente reste à découvrir. Toute la théorie psychanalytique peut être exprimée, non pas en termes de pensée causaliste, mais en première personne (comme le demandait aux psychologues Politzer dès 1928).

La psychose consiste essentiellement, en tant que structure à comprendre, dans une altération, plus radicale que dans la névrose du rapport du sujet à son monde. À la dialectique Moi-autrui, simplement troublée chez le simple névrose par une exagération de la subjectivité (intériorisation du sujet, occupé de lui-même et ne pouvant s’en détacher), qui dénature les relations intérieures (par exemple, celle de la conscience et du Moi, celles qui unissent les structures freudiennes du Ça, du Sur-Moi et du Moi) et structure (sur le plan primordial de réalité) de nouvelles formations de compensation ou de défense.

Contre l’intrasubjectivité envahissante qui perturbe son être-au-monde (comme à la phase initiale pénible des délires chroniques), le psychopathe se défend en se reconstruisant peu à peu un monde à lui, essentiellement privé, qui lui permet de continuer à exister psychiquement.

Dans l’hypochondrie, le sujet est envahi par une intrasubjectivité de pure corporéité, ressentie comme pesante et privée de valeur existentielle.

Dans la paranoïa, le malade projette dans l’extériorité une partie de son Moi, recouvrant ainsi une nouvelle relation à l’autre, irréelle, à la place de la relation normale compromise, et cela sous la forme d’un autrui persécuteur avec incarnations, identifications multiples (projection).

Chez le persécuté atteint d’automatisme mental délirant, il s’agit d’une éjection de cette partie du Moi, qui reste parasitaire à l’intérieur de la conscience. Fait inexplicable pour la pensée psychologique objective, mais compréhensible pour la phénoménologie, qui considère le Moi concert comme un objet transcendant pour la conscience-intentionnalité, laquelle peut, dès lors, le projeter ou de dédoubler en partie sous forme d’une structure désapropriée. Dans les deux cas, projection ou altération – au fond altération avec extériorité ou intériorité – le sujet n’a plus à assumer la lubricité ou l’agression révoltante qu’il subit, puisqu’elle vient de l’autre.

Les délires utilisent comme matériaux : l’hallucination, restructuration de lambeaux polysensoriels empruntés à l’altération du monde vrai et utilisés pour la reconstruction du monde privé : paradoxe pour la science objective, mais compréhensibles phénoménologiquement sur le plan primordial d’avant la perception, plan perçu, préobjectif (par défaut d’adhérence du sujet au monde), l’interprétation, qui emprunte ses éléments structuraux à la perturbation de la relation intersubjective, cette relation étant dissociée et incitant une projection fondée sur de multiples indices significatifs de l’action malveillante d’un autrui fantastique.

Le monde privé que se construit le psychopathe (chez lequel la dialectique extrasubjective entraîne des lambeaux du monde vrai, reconstruit à son seul usage) est cohérent chez le délirant. Mais chez le schizophrène, la dialectique se complique d’une perte progressive du pouvoir de donation de sens et de valeur de la conscience : il y a perte du sens et de la valeur du sujet et de son monde, ce qui ne lui permet plus qu’une existence désignifiée, extériorisée par un comportement réduit à un pur signifiant, c’est-à-dire à une activité expressionnelle à vide, ayant perdu sa signification (catatonie, stéréotypie, maniérisme, actes absurdes, verbigération…)

D’autres psychoses, comme la psychose maniaque-dépressive, expriment l’irruption dans un monde privé qui a recours, pour se construire, à une dislocation primordiale spatio-temporelle du comportement (la conscience morbide peut perturber temporalité et spatialité vécues0. Le sujet se retranche du monde réel, stable, en entrant dans une existence où le temps est accéléré, et l’espace centré partout (manie) ou, inversement, dans une existence où le temps ralenti, figé et l’espace rétréci (mélancolie). La conscience étant à la fois psychologique et éthique à l’origine, le monde est alors tantôt défoulé et cynique, tantôt hypermoral et autodestructeur.

En conclusion, les acquisitions de la phénoménologie contemporaine, et spécialement sa conception de la conscience engagée (Merleau-Ponty), rendent possible l’édification d’une psychopathologie phénoménologique qui, centrée sur l’être-au-monde ou la relation du sujet avec autrui et le monde humain, et s’associant à la psychanalyse, exposera une pathogenèse compréhensive de la névrose et de la psychose.

A. Hesnard

fleur unique

Toutes les fois que les conditions d'un phénomène unique se trouvent réalisées, il ne manque jamais de se produire. (Marcelin Berthelot (homme politique et chimiste français). Photo : © Univers.grandquebec.com

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