Malignité

Deux acceptions de ce terme peuvent intéresser la Psychiatrie.

1. – Le terme de malignité, en pathologie générale, a une signification particulière indiquant la gravité, la rapidité évolutive de certains processus morbides (tumeurs « malignes », fièvres « malignes »), ou bien la virulence spéciale d’une infection : on parle de « syndrome malin » (Hutinel) dans les pyrexies de l’enfance.

On tend, aujourd’hui, à attribuer à une atteinte directe ou à une réaction hyperalergique des centres neurovégétatifs du diencéphale certains syndrome encéphalitiques graves de maladies infectieuses décrites par H. Roger et son école sous le nom d’« encéphalites végétatives » (tuphos, encéphalites psychosiques aiguës azotémiques, toxicoses des jeunes enfants, etc.).

On pourra donc observer ce « syndrome malin » au cours des psychose infectieuses, spécialement sous la forme du délire aigu.

En ce qui concerne ce syndrome malin, J. Reilly et P. Tournier (Soc. Méd. Des Hôp. De Paris, 14 mai 1954) ont bien établi sa pathogénie.

Ils rappellent la série d’arguments cliniques,  anatomiques et expérimentaux qui ont permis de rapporter à une irritation du système nerveux végétatif les syndromes malins des maladies infectieuses et certains états neurotoxiques du nourrisson, d’origine parentérale. Cette irritation dont le point de départ se situe souvent dans les fibres sensitives de l’oropharynx, engendre des réflexes nociceptifs, susceptibles de se propager jusqu’aux centres végétatifs supérieurs et d’entraîner des troubles vasomoteurs généralisés avec toutes leurs conséquences.

Ils ont établi aussi qu’expérimentalement la chlorpromazine se montre capable de protéger l’animal tant que les désordres vasomoteurs n’ont pas créé de lésions anatomiques irréversibles, d’où l’importance, en thérapeutique humaine, d’utiliser la drogue alors que le stade fonctionnel n’est pas encore dépassé.

Ils insistent sur l’importance du terrain lymphatique et montrent qu’il est possible d’extraire des ganglions de sujets morts d’un syndrome malin, une substance, non encore définie, douée de propriétés irritatives très marquées pour le système neurovégétatif. Sa libération au cours d’infections diverses, serait susceptible, dans certains cas, de favoriser l’éclosion de la « malignité ».

II. – Mais le terme de « malignité » a pris, en psychiatrie, un autre sens spécial.

- Définition et nature. – La malignité est une disposition active à faire le mal intentionnellement en faisant appel aux ressources de l’intelligence et de l’imagination.

Les grandes formes pathologiques de la malignité, ainsi entendue, n’avaient pas échappé aux anciens auteurs (folie malicieuse de Dally ; Follies morales de Trelat).

Cette disposition paraît, dans bien des cas, constitutionnelle et Dupré l’a bien étudiée dans ses Perversions instinctives ; il insistait particulièrement sur le besoin qui poussait les sujets « à produire chez leurs semblables de la souffrance physique et morale ».

La malignité peut être considérée comme un aspect de l’agressivité, pulsion instinctive, pour les psychanalystes, que l’évolution affective, suivant son orientation, asservit et discipline, ou, au contraire, développe et exaspère. Même quand elle n’apparaît que de façon intermittente et réactionnelle, la malignité traduit une disposition active essentielle.

Quelques auteurs ont voulu en faire une réaction de défense et de compensation à un complexe d’infériorité. Il est exact que certaines explosions de méchanceté trahissent un désarroi moral, que le calcul et la perfidie sont les armes préférées des faibles.

Certaines bouffées paranoïaques, dites « affectives » ou « sensitives » (Kretschmer), en sont un exemple indéniable. Mais on ne saurait ériger ce point de vue en loi générale et en disposition permanente. Car il est des malignités qui sont profondément inscrites dans la structure mentale du sujet, de tout temps, et parfois même représentant une tendance héréditaire.

Il faut savoir aussi que, comme toutes les perversions, la malignité peut être la séquelle d’une encéphalite qui a profondément bouleversé les tendances caractérielles ; il s’agit alors de perversités et de malignités acquises.

- Aspects subnormaux de la malignité. – La malignité, comme beaucoup de tendances instinctives, n’a pas disparu de la nature humaine ; elle y végète encore trop souvent, prête à se donner libre cours quand le besoin s’en fera sentir. Si la civilisation, les exigences de la vie en société la freinent, le plus souvent, cette répression n’est pas toujours efficace et ne fait que rendre la malignité plus dissimulée et plus perfide. Il semble même que la contrainte et l'absence de dérivation l’exaspèrent en certaines circonstances (cabales administratives, intrigues fielleuses de certains groupements ou certaines communautés fermées, luttes cruelles et perfides de la jungle politique, exécutions froides et cyniques dans certains milieux affairistes).

La vie conjugale et familiale est souvent empoisonnée par de tyrannies domestiques exercées, dans la plupart des cas, par des femmes autoritaires et malveillantes que le public a stigmatisées sous le nom de « mégères » ;  les plus habiles camouflent, sous un masque de « vertu abusive », la rigidité impitoyable de leur esprit et la dureté de leur cœur, exerçant sur le conjoint un véritable « vampirisme », ainsi qu’on l’a appelé. Il faut souligner que l’égoïsme et l’intérêt personnel sont un des leviers les plus puissants de la malignité et dans son étude, Dupré a remarquablement profilé le type de certains « arrivistes » capables des pires malignités.

- Malignité chez l’enfant. – Elle n’y est pas rare : cruauté envers les animaux, pyromanie, taquineries et brimades souvent collectives contre un petit camarade plus faible ; « cet âge est sans pitié », disait le fabuliste. Mais, c’est surtout dans le milieu familial qu’elle apparaît la plus grave et la plus grosse de conséquences lointaines ; elle vient alors se mettre au service de la réaction d’opposition et créer ces « bourreaux domestiques », décrits par Heuyer et Sophie Morgenstern. Souvent, déjà, peut pointer un élément de mensonge et de mythomanie qui provoquera la suspicion ou fera porter une accusation formelle contre les parents ou d’innocents victimes : histoire de « faux enfants martyres », de prétendues attentats à la pudeur, etc.

- Malignité chez l’adulte. - On la rencontre principalement chez certains déséquilibrés mythomanes et chez les paranoïaques.

a) La mythomanie est étudiée ailleurs ; nous rappellerons simplement que Dupré en avait décrit une forme maligne et perverse dans laquelle l’imagination se mettait au service d’une perfidie, d’un acharnement capables d’empoisonner l’existence d’êtres inoffensifs ou de troubler la quiétude de collectivités entières (dénonciations calomnieuse, fausses accusations de viol, campagnes de lettres anonymes, etc.).

Comme il le disait : « la mythomanie n’est plus ici un simple instrument de jeu, mais un instrument de guerre d’autant plus dangereux que le malade est plus intelligent ».  Certaines déséquilibrées malfaisantes savent camoufler sous des  dehors serviables et empressés les méfaits ou les véritables crimes dont elles sont parfois capable : telles ces empoisonneuses, si bien étudiées par René Charpentier, se prodiguant auprès de leurs victimes dans des soins qui détournaient tous les soupçons et parfois même forçaient l’admiration de l’entourage.

b) C’est chez les paranoïaques que l’on rencontre l’acharnement le plus lucide et le plus cruel. Cette question est bien exposée ailleurs  (v. Paranoïa). La vigueur de leur intelligence qui ne fléchit pas, la rigidité de leur esprit, la fécondité des déductions interprétatives soutiennent et alimentent une malignité que les obstacles rencontrés ne font que raidir davantage ; tout ce qui peut déshonorer, discréditer l’adversaire est mis à profit pour la satisfaction de leur orgueil vindicatif.

c) En dehors de ces cas o{u la malignité est au premier plan et même au centre de la disposition pathologique, il est des circonstances cliniques où l’on peut la voir apparaître à titre secondaire, comme manifestation de surcharge à une situation morbide d’une autre nature dans son essence.

Rappelons ici la malignité dont se doublent quelques anorexies mentales, celle de certaines manies à forme coléreuse ou simplement agressive et celle de certaines mélancolies opposantes se reproduisant à chaque accès, ce qui a fait parler de malignités périodiques. Certains schizophrènes boudeurs ou franchement hostiles manifestent une malignité parfois agressive ; de même dans certaines démences précoces paranoïdes, la malignité peut aller jusqu’aux voies de fait et au crime.

Des exaltations passionnelles vont s’épancher dans une malignité toujours inquiétante et souvent dangereuse : mystiques fanatisés, idéologistes passionnés jusqu’à la persécution et surtout érotomanes jaloux, qui harcèlent leur victime de leur assiduités et de leurs intrigues, trop souvent malveillantes. Le sadisme allie la malignité et l’érotisme : c’est un aspect des perversions sexuelles.

Rappelons enfin la fréquence de la malignité sénile ; pour certains vieillards, elle n’est que l’exagération au moment du fléchissement intellectuel d’une disposition paranoïaque que le contrôle de la volonté avait su maintenir jusqu’alors dans les limites tolérables ; mais souvent aussi la malignité fait sa première apparition à ce moment-là, sous une forme particulièrement malveillante à l’égard des proches et s’appuie sur une méfiance ou des idées de préjudice injustifiées.

- Conduite à tenir. – On est assez désarmé, le plus souvent, en face de la malignité, Chez l’enfant, lorsque jointe à la turbulence et à d’autres perversions elle est d’origine encéphalopathique, il sera souvent nécessaire de recourir à un placement précoce pour éviter l’entrainement  vers une délinquance à répétition. Mais beaucoup de malignités sont la conséquence d’une viciation de développement affectif que la psychanalyse peut déceler et parfois redresser. Il y a une prévention certaine de nombreux cas de malignité infantile, si l’on intervient à temps.

Chez l’adulte, la malignité des mythomanes doit être percée à jour dès que possible, avant que de regrettables erreurs judiciaires ne se produisent.

Quand l’exaltation passionnelle atteint un degré de malignité dangereuse, au point de vue social, l’hospitalisation simple, si elle est possible, ou l’internement en cas de refus, sont des mesures indispensables. On trouvera au mot Paranoïa les situations délicates que peut soulever la malignité en pareil cas et les solutions qu’il convient d’y apporter.

Plus délicates encore sont certaines situations familiales créées par la malignité sénile ou certaines malignités conjugales.

L’internement d’un vieillard est souvent difficile quand il n’y a pas une déchéance profonde et quand des questions d’intérêt ou de testament sont en cause. Pareillement, certains époux à bout de patience, sous le harcèlement d’une malignité conjugale, tournent leurs regards vers le psychiatre pour une mesure d’hospitalisation ou d’internement, solution qui n’est guère acceptable que s’il y a une exaltation passionnelle (jalousie), susceptible de détente ; d’autres demanderont un certificat en vue d’une instance en divorce ; il convient de leur rappeler que c’est aller à l’encontre du but cherché, la loi française n’admettant pas les troubles mentaux comme cause de divorce.

La psychochirurgie (leucotomie ou topectomie) a donné quelques résultats favorables chez des enfants insupportables, turbulents ou cruels ; elle peut être aussi envisagée chez quelques adultes franchement troublés et d’une irritabilité perverse particulièrement accusée, sous réserve des consentements nécessaires (intéressé et famille).

Ant. Porot

malignité

La méchanceté suppose un goût à faire du mal; la malignité une méchanceté cachée. (Introduction à la connaissance de l'Esprit humain (1746), Livre LXV, Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues). Image : © Megan Jorgensen

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