Guerre et psychiatrie

La guerre amène un bouleversement, à chaque nouveau conflit plus dramatique et plus profond, des conditions de vie : vie individuelle et vie collective, vie matérielle, intellectuelle, morale, son empreinte est partout marquée et ne s’efface pas avec la fin des combats. La guerre représente donc, on le  conçoit, un fait psychiatrique de première importance.

1. Guerre et étiologie psychiatrique. – La guerre a de multiples incidences sur les causes et sur la fréquence des affections psychiatriques.

A) Facteurs psychologiques

L’état de guerre exerce une action psychologique différente selon la condition des sujets :

Chez les combattants, il faut d’abord tenir compte des difficultés d’adaptation soulevées par le passage de la condition civile à la condition militaire : l’individualisme, la relative indépendance, l’encadrement du milieu familial, professionnel, social du temps de paix doivent céder la place à la hiérarchisation rigide, à la stricte discipline, au collectivisme de l’armée. Dans cette nouvelle position, à laquelle il s’adapte plus ou moins bien, le combattant doit supporter le chagrin de la séparation, l’inquiétude au sujet de ceux qu’il a laissés derrière lui, enfin les émotions propres au combat et avant tout la peur. Il faut enfin ajouter, parmi les cadres, des problèmes parfois tragiques de responsabilité. En contrepartie, cependant, le départ aux armées libère nombre de sujets de situations plus ou moins pénibles, résout ou suspend bien des problèmes et lève dans certains domaines le frein de la censure morale; l’action d’une discipline rigoureuse, l’exaltation collective contagieuse peuvent exercer une influence salutaire.

Chez les prisonniers et les déportés, les facteurs favorables que nous venons d’énumérer sont quasi inexistants. Les prisonniers de guerre jouissent, cependant en général, d’une sécurité relative; dans de nombreux camps, une vie collective organisée s’efforce de lutter contre la solitude et le désœuvrement. Mais, au cours de la dernière guerre, dans les camps de représailles, dans les camps de déportés, l’accumulation des tortures physiques et morales, la perpétuelle menace de mort qui, avec l’épuisement physique et la faim, dominait l’univers concentrationnaire (D. Roussent) semblent avoir reculé les bornes de l’angoisse et de l’horreur.

La population civile ne peut plus, aujourd’hui, échapper à la guerre. Au minimum, elle doit compter avec la désorganisation sociale et la dissociation familiale créées par l’absence des mobilisés, l’incertitude de l’avenir, l’instabilité économique, le conflit des propagandes adverses.

Les bombardements, les destructions, l’envahissement, partout où ils se produisent, réalisent des situations psychologiques voisines de celles des combattants ou parfois des déportés, mais qui n’épargnent aucun âge, aucune condition et qui, d’autre part, ont en général un caractère plus individuel.

B) Facteurs physiques

Parmi les facteurs physiques capables de multiplier les affections mentales, il nous suffira de citer les traumatismes, notamment les traumatismes crâniens, les fatigues physiques, l’épuisement, le déséquilibre et les carences alimentaires, les affections épidémiques que la guerre a souvent pour effet de réveiller ou d’étendre (grippe en encéphalite épidémique à la fin de la guerre de 1914-1918), enfin les troubles causés par les toxiques de guerre et par les radiations. D’autres facteurs subissent des fluctuations rythmées par les conditions économiques, tel l’alcoolisme qui, après un accroissement passager, en 1939-1940, spécialement dans le milieu militaire, devait subir une régression considérable à l’époque du rationnement.

C) Conséquences différées

Les causes physiques que nous venons d’énumérer prolongent souvent leur action bien après la guerre. Mais le fait est plus sensible encore pour les causes psychologiques : les situations affectives, familiales, sociales, créées par les séparations, par les deuils, par l’émancipation des jeunes, par les avatars économiques, sont souvent durables, voire définitives. D’autre part, le fait d’avoir été soumis pendant plus ou moins longtemps à un régime émotionnel anormal laisse dans la vie affective une empreinte indélébile, d’autant plus importante qu’il existait antérieurement une prédisposition plus marquée.

D) Guerre et fréquence des maladies mentales

La fréquence des maladies mentales est réglée par un ensemble extrêmement complexe de facteurs. La plupart des statistiques montrent que le nombre des psychoses n’augmente pas pendant la guerre : en France, il a même sérieusement diminué entre 1940 et 1945, du fait de la disparition presque complète de l’alcoolisme qui est, en temps normal, le grand pourvoyeur des hôpitaux psychiatriques.

Les névroses et les affectations mentales mineures ne paraissent pas augmenter de façon sensible pendant la durée du conflit; chacun vit « sur ses nerfs » et la plupart mobilisent toutes leurs forces de résistance pour ne pas s’abandonner. Il n’en va plus de même après la fin des hostilités où le relâchement, le découragement apparaissent, au contact des réelles difficultés rencontrées dans la recherche d’un nouvel équilibre intellectuel, moral, économique, social.

II. Guerre et clinique psychiatrique. -  La guerre ne crée évidemment pas d’affections mentales spécifiques et originales. Elle imprime cependant à la pathologie psychiatrique des traits particuliers. Là encore, diverses éventualités doivent être envisagées :

A) Psychonévroses de guerre

On désigne généralement ainsi l’ensemble des désordres mentaux reconnaissant pour causes les souffrances physiques et morales endurées du fait de la guerre.

Chez les combattants, si l’on excepte les psychoses engendrées par les grands traumatismes crâniens et celles dont l’apparition paraît indépendante des circonstances de la guerre ou a pu être seulement précipitée par elles (paralysie générale, accès maniaque ou mélancolique, affaiblissements démentiels préséniles, etc.), on observe surtout des psychonévroses de type « réactionnel » apparaissant à la suite d’émotions violentes (éclatement d’obus à proximité, ensevelissement, attaque particulièrement meurtrière, naufrage), ou après une période dans un poste périlleux, déminage, patrouilles de nuit, situations engageant de lourdes responsabilités…) Ces accidents sont surtout fréquents chez les recrues trop jeunes et insuffisamment entraînées, parmi les troupes restées trop longtemps en lignes et surtout ai sein des armées démoralisées par la retraite et par la perspective de la défaite; on les voit souvent alors prendre une allure « épidémique », les cas se multiplient au sein d’une même unité. Quelles que soient d’ailleurs les circonstances, les psychonévroses frappent surtout les sujets prédisposés par un déséquilibre psychique antérieur, constitutionnel ou acquis et le pronostic est d’autant moins favorable que ce déséquilibre affectait une forme plus complexe (inadaptés sociaux, paranoïaques, pervers, sujets à tendances agressives ou hostiles, tandis que les accidents éclos sur un fond de simple hyperémotivité guérissent toujours facilement.

Le tableau symptomatique de ces psychonévroses est généralement complexe, combinant en proportions variables les traits des trois formes élémentaires suivantes :

a) La forme confusionnelle, que l’émotion seule peut suffire à réaliser, mais qui s’observe surtout lorsque interviennent des agressions traumatiques, toxiques ou infectieuses (toxi-infections alimentaires, alcoolisme, épuisement). À l’obtusion confusionnelle, d’abord intermittente (« moments d’abstraction »), puis continue, s’ajoute le plus souvent un onirisme terrifiant, avec grosse agitation psychomotrice, pouvant exceptionnellement aboutir au délire aigu.

b) La forme anxieuse, très fréquente, l’anxiété étant le maître-symptôme de la psychiatrie de guerre, fait suite aux bouleversements émotionnels les plus dramatiques. L’anxiété est tantôt liée à la remémoration, parfois onirique, des événements traumatisants; tantôt elle est « libre » et semble évoluer pour son propre compte; tantôt enfin, elle est plus ou moins efficacement « camouflée » derrière des symptômes névrotiques divers. Elle évolue par poussées successives, se manifestant parfois après des intervalles libres si prolongés que l’on croyait la guérison acquise. Comme la forme confusionnelle et souvent en association avec elle, la forme anxieuse peut aboutir au délire aigu.

c) L’hystérie et les désordres psychosomatiques. Différents par leur aspect clinique, ces deux ordres de phénomènes paraissent avoir une même signification psychopathologique, que l’on peut réduire de façon grossièrement schématique à la recherche inconsciente d’un « refuge dans la maladie ». L’hystérie, sous ses multiples formes, d’aspect neurologique (paralysies, cécité, crises motrices, etc.) ou psychiatrique (amnésies, états seconds…), s’observe surtout chez les sujets les plus frustes et les moins évolués. De plus en plus, par un curieux « déplacement des syndromes névrosiques » (Deussen), elle cède la place aux « désordres psychosomatiques », tels que précordialgies, palpitations, dyspnée ou fatigue physique intense au moindre effort (« effort syndrome » des auteurs anglo-saxons), troubles digestifs divers, manifestations de déséquilibre neurovégétatif.

Chez les prisonniers et les déportés, on observe surtout, pendant la captivité, des états de dépression, d’apathie, d’irritabilité, souvent suivis de réactions anxieuses sévères avec délire et hallucinations. De tels accidents peuvent avoir une très longue durée ou même être à l’origine de psychoses chroniques.

Dans la population civile, enfin, on observe avec une fréquence relativement modérée, des psychonévroses réactionnelles faisant suite aux périodes de danger (bombardements, exode, invasion) ou de plus grande tension émotionnelle. Il s’agit le plus souvent d’états anxieux pouvant aller jusqu’à la pantophobie et au délire aigu (Mira); assez fréquemment, on note des symptômes psychosomatiques, tels que tachycardie, dyspnée, troubles digestifs, fatigabilité exagérée. Chez les enfants, on peut voir des faits superposables (dépression, anxiété, amnésie), mais le fait le plus marquant est l’augmentation considérable de la délinquance infantile, qui paraît être surtout la conséquence de l’instabilité familiale, sociale et économique.

B) Conséquences psychiatriques éloignées de la guerre, dans l’ordre psychiatrique, sont extrêmement étendues et complexes.

Chez les anciens combattants, en dehors de modifications psychologiques qui n’appartiennent pas à la pathologie, les manifestations psychopathiques surviennent presque uniquement sur le terrain prédisposé du déséquilibre constitutionnel. Les hyperémotifs simples voient se renforcer leur hyperémotivité et présentent parfois, à l’occasion de nouvelles épreuves émotionnelles, des états de dépression, d’anxiété, voire de délire, à évolution très généralement favorable. Les psychonévroses des grands déséquilibrés à formule complexe, au contraire, d’expression très polymorphe, affectent une allure traînante et sont peu accessibles à la psychothérapie.

Chez les anciens déportés, on peut observer des accidents très analogues aux précédents. De plus, on a décrit, chez eux, un état particulier d’indifférence relative, d’atonie émotionnelle : l’« anesthésie affective » de E. Minkowski, parfois aggravée d’une baisse du sens moral et de dispositions collectives plus qu’individuelles, à la revendication et à la méfiance hostile ou agressive.

Chez les enfants, victimes directes ou indirectes de la guerre, à côté de réactions névrotiques et de perturbations émotives souvent durables, on note des faits d’inadaptation grave (délinquance, vagabondage, opposition familiale irréductible) et difficilement accessible à la rééducation).

III. Thérapeutique et assistance. – La thérapeutique des psychopathies dues aux circonstances de la guerre dépend, avant tout, de leur allure clinique. Leur étiologie particulière conduit, le plus souvent, à accorder beaucoup d’importance à la psychothérapie, pratiquée à l’état de veille ou de subnarcose.
Pendant la guerre, il est nécessaire d’organiser des centres psychiatriques aussi proches que possible des premières lignes; on doit savoir y créer une ambiance, un climat d’optimisme et de confiance dont la valeur psychothérapique est primordiale.

Après les hostilités, se pose la très délicate question de l’imputation au service des affections psychiatriques; elle est résolue de façon variable selon des cas particuliers et aussi selon les pays. La prise en charge des traitements et surtout l’indemnisation des invalidités comporte des incidences budgétaires considérables.

La prophylaxie des psychonévroses de guerre et d’après-guerre peut être assurée dans une large mesure, en ce qui concerne les combattants, par une sélection minutieuse des contingents, grâce, en particulier, aux ressources de la psychotechnique. Cette solution n’est, malheureusement, pas applicable aux populations civiles : seul, le progrès de l’organisation collective et le soin apporté à maintenir intact le « moral » du pays peuvent avoir ici quelque efficacité.

Mais il est bien évident que le vrai problème demeure la « prophylaxie » de la guerre elle-même : et si l’on peut penser qu’il s’agit là d’une question exclusivement politique, de nombreux congrès et organisations divers ont affirmé avec force, au cours des dernières années, qu’il convient également de l’aborder sous l’angle de l’hygiène mentale collective.

J. – M. Sutter

fresque la guerre

« Chaque guerre est la toute dernière. » (Jean Giraudoux, né en 1882 et mort en 1944). Image : © Univers.GrandQuebec.com

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