Graphorrhée

Besoin irrésistible d’écrire qui, dans l’ordre de l’écriture, est le pendant de la logorrhée dans l’ordre du langage parlé. Elle se rencontre du reste dans les mêmes circonstances et chez les mêmes malades.

Les hypomanes et les maniaques couvrent des feuillets de leurs élucubrations souvent illustrées de dessins et émaillées de jeux de mots et d’épithètes pittoresques ou grandiloquentes. S’ils sont internes et n’ont à leur disposition due des chiffons de papier ou des lambeaux de journaux, ils surchargent toutes les surfaces libres et même imprimées de leurs élucubrations, en long et en travers. À défaut de papier ou de crayon, c’est sur les murs, les draps que s’épanche leur graphorrhée : un clou, un caillou incruste dans les murs leurs élucubrations et leurs « graffiti » et quand ils n’ont rien en mains, leur doigt trempé dans qu’ils trouvent de liquide à leur portée : sauce, matières fécales et sang des règles chez la femme, sert à satisfaire leur besoin d’écrire.

Certains schizophrènes, adonnés à la rêverie et à l’introspection, épanchent leur vie intérieure dans les feuilles innombrables d’un journal intime jamais terminé. D’autres, en mal de symbolisation, exécutent des dessins étranges, des entrelacs géométriques, des profils architecturaux souvent enrichis de légendes dont la clef ou le sens ne sont pas immédiatement accessibles, si l’on ne connaît pas leur thème délirant.

Dans le groupe des délirants chroniques, la graphorrhée n’est pas rare. Les idéalistes passionnés, les mystiques, les réformateurs, les revendicateurs, écrivent volontiers leurs inspirations, leurs missions et confient au papier, à des affiches multipliées, les proclamations, les appels qu’ils se croient chargés d’irradier. Il en est qui font de véritables catéchismes ou surchargent des Manuels de philosophie d’une multiplicité de commentaires, bourrant les marges ou intercalant de nombreuses notes additionnelles entre les feuillets du livre.

Signalons aussi les interprétateurs verbaux qui se livrent sans arrêt à des dissections de phrases, à des dissociations syllabiques pour reconstituer des mots. La micrographie minutieuse et appliquée, souvent employée, leur permet une condensation avantageuse de leur incontinence graphique dans le minimum d’espace. D’autres, au contraire, abusent de la calligraphie, des majuscules, des mots soulignés, parfois des encres de couleur pour donner plus de relief à ce qu’ils croient essentiel dans leurs élucubrations.
Le langage écrit est, du reste, souvent altéré dans sa composition : les néologismes abondent ou des mots incompréhensibles parsèment des écrits, d’une tenue générale correcte par ailleurs. C’est le cas de certains paraphréniques. La folie discordante de Chaslin en fournit des exemples.

Chez les déments, l’affaiblissement intellectuel appauvrit singulièrement les possibilités d’expansion verbale par l’écriture, mais certains d’entre eux gardent un besoin irrésistible de griffonner encore des mots sans tenue et sans suite où se réduisent, à un degré inférieur, à un simple barbouillage.

Ant. Porot

écrivaine et écriture

« L'écriture est la continuation de la politique par d'autres moyens. » (Philippe Sollers, écrivain français, Théorie d'ensemble, écriture et révolution). Image : © Megan Jorgensen

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