Carence affective

Les états affectifs sont l’élément vital et indispensable de notre activité psychique dont ils commandent le potentiel et le dynamisme en même temps qu’ils règlent notre comportement. Ce rôle primordial apparaît dès la naissance : les psychologues et les psychanalystes nous ont appris dans ces dernières années que le développement psychique de l’enfant était conditionné par sa vie affective qui, par des étapes successives, l’amène à la maturation nécessaire à l’affirmation de sa personnalité propre et à une adaptation heureuse à son milieu familial et social.

Aussi ne doit-on pas s’étonner que l’insatisfaction habituelle ou prolongée des besoins affectifs ait des répercussions sérieuses sur l’équilibre psychique et puisse même altérer la santé mentale.

L’état de carence affective ainsi créé doit être étudié séparément chez l’enfant et chez l’adulte. Pour le premier. Ce que l’on pourrait appeler la ration affective correspond à un véritable besoin de croissance (« ration de croissance »), tandis que chez le second il s’agit d’une « ration d’entretien » qui doit être bien équilibrée.

I. – Carences affectives chez l’enfant

C’est surtout depuis la dernière guerre que se sont multipliés les travaux concernant l’importance des facteurs affectifs dans le développement non seulement psychologique mais encore somatique de l’enfant.

Les conséquences du sevrage affectif de l’enfant, moins visibles et souvent plus tardives que celles du sevrage alimentaire, sont, pour cette raison, longtemps passées inaperçues. Elles peuvent être précoces ou tardives. Les conséquences précoces ont été étudiées sous le nom (pour nous discutable) d’« hospitalisme ». Ce terme désigne l’ « altération du corps due à un long confinement dans un hôpital ou à la condition malsaine de l’atmosphère d’un hôpital. Le terme a été étendu de plus en plus pour désigner l’effet nocif du séjour sur des enfants placés dans des institutions depuis leur plus jeune âge, particulièrement du point de vue psychiatrique », dit Spitz, qui a créé ce terme. Il est logique de groupe sous une définition commune, sans préjuger de leurs manifestations symptomatiques, troubles précoces et tardifs qui ont une étiologie commune, comportant 5 conditions nécessaires (mais non suffisantes) : il faut qu’il y ait eu manque, carence, frustration; que cette carence ait porté surtout exclusivement sur les besoins affectifs de l’enfant; que la mère soit responsable de cette insuffisance ou de cette privation; que cette dernière ait atteint l’enfant avant 3 ans, rarement plus tard ; qu’elle ait duré un temps suffisant, plusieurs mois au moins.

Il paraît donc logique pour élargir et préciser en même temps le domaine des carences affectives de les dénommer globalement carences affectives infantiles durables en spécifiant, le cas échéant, s’il s’agit de troubles précoces (hospitalisme) ou de troubles tardifs (Maurice Porot).

Les conditions d’apparition – La carence maternelle – Spitz et Wolf (1935) étudièrent deux groupes d’enfants provenant d’une part d’un orphelinat où des enfants étaient installés dans les boxes individuels à raison de 7 par infirmière, et d’autre part d’une nursery pénitentiaire où les mères délinquantes étaient appelées à s’occuper chacune de son propre enfant ; les conditions matérielles excellentes étaient à peu près égales dans les deux institutions ; en somme, à l’extrême frustration affective dont étaient victimes les enfants de l’orphelinat, s’opposait l’extrême sollicitude maternelle dont bénéficiaient ceux de la nursery pénitentiaire.  Les premiers présentèrent les troubles dont nous parlons plus loin, auxquels échappèrent les derniers; toutes conditions étant égales par ailleurs, seule intervenait comme facteur de protection la ration affective donnée par la mère.

Les troubles précoces de carence affective infantile durable ou « hospitalisme ». – Ils sont physiques et psychiques et varient avec l’âge de l’enfant et la durée de la carence. Ce n’est qu’à la fin du 1er trimestre que se manifestent les premiers symptômes : diminution de l’intérêt et de la capacité de réaction ou inquiétude excessive. Avant le 6e mois apparaissent l’apathie, l’immobilité, l’anorexie, la stagnation du poids, l’aspect malheureux, une tranquillité anormale à cet âge, en un mot la dépression anaclitique (Spitz et Wolf). Dès la 2e année et les suivantes s’aggravent les troubles du développement, soigneusement mesurés par de nombreux auteurs. Le quotient de développement, par exemple, tombe de 124 à 72 au bout d’un an et à 45 à la fin de la deuxième année. Ces chiffres de Spitz et Wolf ont été confirmés par de nombreux auteurs.

Le quotient de développement, par exemple, tombe de 124 à 72 au bout d’un an et à 45 à la fin de la deuxième année. Ces chiffres de Spitz et Wolf ont été confirmés par de nombreux auteurs. Le langage est l’activité la plus atteinte, puis la faculté d’adaptation au milieu (anxiété ou sagesse excessives), puis le développement neuro-musculaire; le poids et la taille de ces enfants ayant la moitié de leur âge; la résistance aux infections et aux maladies infectieuses est très diminuée.

Ce sont les carences affectives infantiles durables survenues pendant les trois premières années, notamment du 6e au 15e mois, qui sont les plus graves. Passés 5 ans, les troubles deviennent rares et moins graves. La durée de la séparation joue aussi un rôle majeur; un changement psychosomatique qualitatif définitif a lieu après trois mois de séparation ; passé ce délai, la guérison complète et sans séquelles devient problématique. Le retour auprès de l’enfant soit de sa mère, soit d’un substitut maternel valable sur le plan affectif peut seul réparer ce qui est encore réparable.

Les troubles tardifs de carence affective infantile durable. – Ces troubles encore insuffisamment connus sont la traduction, sur le plan de la personnalité, du caractère indélébile de la souffrance affective subie dans l’enfance. Leur élément commun est un trouble fondamental de l’affectivité dont témoigne l’inaptitude de ces enfants à établir des relations sociales normales. Sur le plan individuel la forme simple se traduit par l’existence de liens affectifs superficiels et peu solides, par le manque d’esprit critique et du sens des réalités objectives; l’agressivité est mal contrôlée, il n’existe pas chez eux de manifestations normales d’anxiété et d’inhibition. Un degré de plus et l’on a le tableau du pervers, dit constitutionnel par Dupré et don Michaux a bien montré qu’il n’est parfois que conditionné.  Certaines formes de schizophrénie juvénile avec ses troubles profonds de l’affectivité, de nombreuses névroses (MacGregor), des troubles du comportement (Menut), des affections d’apparence purement organiques comme la tuberculose (Pasche et Racamier) prennent souvent leurs racines dans une carence affective infantile durable. Sur le plan des relations sociales, on conçoit que les contacts inexistants ou perturbés ne sauraient être qu’anormaux. La délinquance est 4 à 5 fois plus fréquente, selon les auteurs, chez ces enfants que chez ceux qui appartiennent à une famille normale. Il faut surtout citer les fugues, les vols de compensation affective et la prostitution des mineurs. On trouvera des études plus détaillés et plus circonstancielles des conditions et des manifestations de la carence affective chez l’enfant dans l’important travail de Bowlby : « Soins maternels et santé mentale » (1 vol., 179 pages, O. M. S., Palaos des Nations, Genève, éd. 1951) et dans celui de Maurice Porot : L’enfant et les relations familiales » (coll. Paideïa, P.U.F., Paris, 2e éd.1959).

II. Carences affectives chez l’adulte

Les besoins affectifs s’exercent aussi bien dans le sens de l’offrande que dans le sens de la réception et très souvent utilisent ce double courant. La satisfaction de ces besoins peut être entravée de bien des manières et pour bien des raisons : les unes du fait de circonstances contrariantes de l’existence (célibat, deuil, abandon, etc.), les autres par le simple jeu de dispositions caractérielles prohibitives (égoïsme, repli autistique, paranoïa, inadaptation aux exigences familiales et sociales diverses, etc.).

L’état de carence affective peut susciter des réactions de compensation soit dans le sens d’une activité accrue dans différents domaines, soit même dans le sens d’une sublimation vers le dévouement charitable, la culture morale, esthétique ou scientifique ; mais parfois aussi les « disponibilités affectives » sur des attachements abusifs à des êtres (zoophilie), des objets (collectionnisme) ou des idéologies politiques ou religieuses passionnées.  Mais trop souvent aussi, l’inassouvissement affectif se retourne contre le sujet lui-même pour déclencher et entretenir des états dépressifs ou névrotiques divers plus ou moins graves qui corrompent et tarissent les sources mêmes de l’expansion affective.

- Il faudrait aussi mentionner la carence affective fréquemment rencontrée chez le vieillard. Comme l’enfant, le vieillard affaibli a besoin d’un climat d’affection et de sollicitude qu’il ne rencontre pas toujours ou qui lui manque du fait de certaines circonstances. Cette carence affective est r4éalisée par la mort d’un conjoint dont on a partagé l’intimité toute une vie durant, par la dispersion des enfants qui fondent un foyer sur lequel va être désormais centré le meilleur de leurs sentiments, par la disparition progressive des amis et familiers, qui renforcent l’isolement où va se trouver le vieillard. Ces multiples ruptures affectives expliquent un certain nombre de réactions psychiques ou psycho-pathologiques propres au climat refroidi de la sénilité : les unes sont des réactions brutales comme le suicide de vieillards survenant quelques semaines ou quelques mois après la mort d’un époux ou d’une épouse auquel le vieillard ne peut survivre; parfois aussi en face d’une affection incurable du conjoint, un geste de délivrance à double détente. Mais il y a toujours la morosité, la dépression mélancolique, parfois des idées de préjudice moral à l’endroit des enfants accusés d’Ingratitude.  Il semble bien, toutefois, que les veuves âgées soient moins exposées aux accidents de cette carence que les veufs, sans doute parce que toute leur vie est faite de dévouement, d’abnégation et souvent de résignation et que, dans les échanges affectifs, elles donnent généralement plus qu’elles ne reçoivent.

La carence affective précipite souvent l’affaiblissement sénile comme nous l’avons signalé en étudiant l’abandon.

A. et M. Porot

chat blanc

« Si vous êtes digne de son affection, un chat deviendra votre ami mais jamais votre esclave. » (Théophile Gautier, écrivain français, né en 1811 et décédé en 1872). Photo : © Univers.grandquebec.com

Voir aussi :

Partager|