Caractère, Caractérologie
Définition

Même en écartant les acceptions morales, le terme « caractère » garde plusieurs sens divergents. Il désigne en effet communément :

1. Le comportement général dans les relations sociales ;

2. Une disposition sentimentale prédominante ;

3. La nature de l’humeur habituelle.

Mais, techniquement, il exprime la manière d’être, relativement une et constante, de sentir, de penser et de vouloir d’un individu (Heuyer); étant entendu qu’unité et stabilité doivent être considérées dans leur signification formelle, car le fait d’être « instable » est un trait de caractère, de même que celui d’être « amorphe ».

Cette définition du caractère peut encore être interprétée de manière :

1. « étroite », ainsi lorsque Le Senne y voit l’« ensemble des dispositions congénitales qui forment le squelette mental d’un homme », ce qui reviendrait à rapprocher caractère et tempérament ;

2. « large », par exemple, quand Paulhan déclare qu’il est « ce qui fait qu’une personne est elle-même, et non une autre », identifiant caractère et personnalité.

Suivant que l’accent était mis sur l’une ou l’autre de ces réponses, la caractérologie s’est engagée dans deux voies divergentes pour substituer au concret de l’individu, l’objectivité des concepts généraux et à la complexité de la vie, la simplicité des systèmes fondamentaux : la description des types et l’analyse de l’individualité.

1. Les typologies caractérielles

Depuis l’Antiquité se sont multipliés les systèmes qui, excluant de compréhension du caractère non seulement l’acquis, mais tout ce qui est proprement individuel, classent les sujets en groupes possédant des traits constitutionnels communs.

a) Perspective somatique : Les débuts de cette réflexion ont été marqués, avec la distinction des tempéraments de la médecine humorale, par l’idée que le caractère dépendait de causes organiques.

Dans cette perspective, la recherche s’est engagée, à l’époque moderne, dans trois directions :

b) Somatique avec Sigaud qui isole suivant la prédominance de l’appareil organique, les musculaires, les respiratoires, les digestifs et les cérébraux, distinction que Mac Auliffe enrichit par la reconnaissance de types francs et de types irréguliers où deux grandes catégories sont repérées : les plats et les ronds;

c) Neurologie en particulier à la suite des travaux de Pavlov et de Bechterew qui inspirèrent en Russie de multiples recherches typologiques dont un exemple connu est donnée par la classification de Smolewski qui décrit d’une part l’équilibré capables aussi bien de réagir que d’inhiber, auquel s’oppose l’inerte, et de l’autre l’excitable qui acquiert facilement les habitudes actives, avec son symétrique, l’inhibé;

d) Encodrinien, surtout, avec Pende, aux prétentions caractérologiques plus précises, qui différencie deux « biotypes » fondamentaux dont il distingue deux variétés (sthéniques, asthéniques) mis essentiellement sous la dépendance des dominants endocriniens : les longilignes, tachypsychiques, instables et irritables, et les brévilignes, bradypsychiques, plus stables et calmes.

Si suggestives et intéressantes que soient ces tentatives – et Dublineau a montré l’intérêt des recherches réflexologiques – il sera plus prudent d’abandonner les prétentions explicatives qui supposent achevée une science encore dans l’enfance et de se borner à constater les relations entre les données de la biotypologie et les indications de la caractérologie. Le meilleur exemple de cet esprit nouveau est celui de Sheldon qui a développé dans un esprit statistique très poussé :

1. Une anthropologie constitutionnelle où est porté, par une échelle de 1 à 7 points, le degré de chacune des composants :

  • Endomorphique, traduit par l’importance du développement des viscères ;
  • Mésomorphie, où les structures somatiques – ou, muscles – dominent ;
  • Ectomorphique, marqué par l’importance du système nerveux.

2. Une typologie tempéramentale, qui aboutit à la distribution de 3 types auxquels correspondent 20 traits de caractère fondamentaux :

  • Viscérotonie, en particulier, relaxation dans l’attitude et le mouvement, goût du confort, sociabilité, contentement de soi ;
  • Somototonie, avec, en particulier, fermeté dans l’attitude et le mouvement, goût des entreprises, agressivité, dureté psychologique ;
  • Cérébrotonie, avec, en particulier, retenue dans l’attitude et le mouvement, goût de la privation, aisance sociale inhibée, besoin de solitude, contrôle des émotions.

Entre ces deux classifications, le calcul des corrélations prouve d’indiscutables correspondances et désormais, pour chaque individu, les trois coefficients de développement des composants biotypologiques exprimeront l’importance relative de chacun des trois types caractérologiques, la plus grande fréquence se rencontrant par les « moyens » sans dominantes, de formule 443 ou 343, par exemple.

Quelle que soit la faiblesse de ces nouveaux schémas, elle n’est plus, comme celle des premières distinctions, une faiblesse sans avenir car, avançant sur le terrain solide de l’observation expérimentale et de la confirmation statistique, la recherche s’efforce enfin de suivre les articulations mêmes du réel.

Perspective psychologique

La caractérologie est encombrée de classifications qui déduisent rigoureusement divers types de la combinaison de traits de caractère déclarés fondamentaux. Un certain effort pour contrôler positivement les données de base et calculer les corrélations psychologiques fait l’originalité et la valeur de la typologie de Heymans, popularisée en France par Le Senne. Trois propriétés générales sont distinguées :

  • L’émotivité qui consiste avant tout à prendre des riens à cœur ;
  • L’activité, c’est-à-dire la capacité à dépenser une énergie en vue d’un but fixé ;
  • Le retentissement des représentations, qui est immédiat chez le « primaire » et au contraire dépasse le présent chez le « secondaire ».

Leur combinaison donne les 8 types bien connus :

  • Émotif, actif, primaire (EAP) : colériques ;
  • Émotif, actif, secondaire (EAS) : passionnés ;
  • Émotif, non actif, primaire (EnAP) : nerveux ;
  • Émotif, non actif, secondaire (EnAS) : sentimentaux ;
  • Non émotif, actif, primaire (nEAP) : sanguins ;
  • Non émotif, actif, secondaire (nEAS) : phegmatiques ;
  • Non émotif, non actif, primaire (nEnAP), amorphes ;
  • Non émotif, non actif, secondaire nEnAS), apathiques.

Heymans remarque d’autre part qu’un trait de caractère donné conditionne certaines propriétés secondaires. Ainsi l’émotivité développerait l’intolérance, tandis que la non-émotivité favoriserait la véracité. L’activité engendrait l’optimisme, tandis que la non-activité faciliterait la mélancolie. La primarité créerait l’amour du changement tandis que la secondarité systématiserait la vie mentale.

Mais, avec le même souci de positivité, une autre voie a été ouverte par des psychiatres qui, considérant que certaines psychoses se développent sur les lignes de force ou de faiblesse des structures psychiques fondamentales, admettent qu’elles offrent, par leur grossissement pathologique, un utile instrument d’analyse caractérologique.

Dans ces esprit, à la doctrine classique des « constitutions » (v. ce mot) telle que la développèrent (E. Dupré, puis A. Delmas et M. Boll), des interprétations dualistes ont été préférés, après l’exclusion de la perversité essentielle (monstruosité plutôt qu’hypertrophie ou atrophie) :

a) Typologie de Jung : Jung, admettant une bipolarité de la « libido » avec, aux termes extrêmes, démence précoce et hystérie, oppose, en reconnaissant certes diverses distinctions complémentaires :

  • L’introversion que caractérise l’orientation vers le monde intérieur : le caractère est hésitant, méditatif, réservé avec une relative inadaptation au réel mais il gagne quelquefois en profondeur ce qu’il perd en extension ;
  • L’extraversion où un mouvement centrifuge s’établit, avec besoin d’action et d’affirmation, irréflexion, ce qui conduit souvent à une certaine superficialité brouillonne.

b) Typologie de Bleuler : Bleuler distingue :

  • Le caractère syntone, c’est-à-dire le fait de vivre à l’unisson de son entourage, qui, mieux que celui d’osciller entre des états contraires, signaler essentiellement les tendances cycloïdes, à l’origine de la psychose maniaque dépressive ;
  • Le caractère schizoïde qui, dans sa forme pathologique, donne la conscience « antistique », où le psychisme rompt un contact vital avec la réalité et referme l’individu sur le développement, dans une solitude progressive, de thèmes intérieurs de plus en plus mécanisés.

Aujourd’hui, cependant, Wallon et Minkowska ajoutent une constitution épileptoïde ou glyschroïde, caractérisée, avant tout, par une affectivité visqueuse et collante, avec une activité projective.
Kretschmer, qui reprend Bleuler en opposant les cyclothymes et les schizothymes, le complète par la description de trois types morphologiques :

  • Le pycnique avec prépondérance relative des dimensions horizontales ;
  • Le leptosome où prédomine la croissance en longueur ;
  • L’athlétique caractérisé par la puissance du squelette et de la musculature.

En effet il affirme que la clinique témoigne d’une concentration significative des cyclothymes pycniques et des schizothymes leptosomes, tandis que Minkowski, de manière plus discutable, accorde une constitution plutôt athlétique à l’épileptoïde.

Tous ces travaux ont certes leur importance en psychologie comme en psychiatrie. Mais le danger réside dans le principe même de la recherche et, en effet, Minkowski reconnaît que, si les notions de schizoïdie et de syntonie par exemple s’appliquent à la vie normale, « elles sont dérivées de concepts nosographiques et ne visent ainsi que certains côtés du réel qui les déborde à chaque instant ».

En fait, c’est le sens et la valeur de la tentative typologique qu’il faut mettre en question. D’abord les oppositions, sur lesquelles reposent en définitive les systèmes, sont susceptibles d’interprétations diverses. Introversion et extraversion par exemple représentent-ils des cas limites comme « nain » et « géant », ou des types irréductibles, comme « homme » et « femme »?

Et surtout les classifications dichotomiques, qui fascinent l’esprit depuis toujours, peuvent effrayer malgré la distinction de sous-groupes et de divisions complémentaires, lorsque le psychologue reste sensible à la complexité humaine. D’ailleurs, souligne Spranger, une typologie définit l’individu par ce qui n’est pas lui-même en fixant d’autre part les arêtes au lieu de révéler les genèses. Nous ne sommes typiques que dans la mesure où nous manquons à être personnels et donc, conclut Mounier, « tout en utilisant ces prises solides sans lesquelles elle se dissiperait dans le verbalisme et l’à-peu-près, la caractérologie ne doit jamais oublier que les schémas typiques ne sont qu’un acheminement vers la connaissance de l’être individuel ».

II. L’analyse du caractère

Le problème a été abordé d’ordinaire dans un esprit aprioriste et dogmatique avec l’ambition d’étudier les « atomes » et les « molécules » du caractère (Burloud). Attitude d’autant plus dangereuse que la matière est extrêmement confuse. Allport n’a-t-il pas relevé, en langue anglaise, 17953 termes, adjectifs ou substantifs, pour la désignation des traits de caractère! Ce ne serait donc pas un mince mérite de l’analyse factorielle que de préciser la terminologie, particulièrement en dégageant, derrière les « traits de surface », les « traits profonds » qui sont la source des manifestations multiples et originales du caractère. Cattell distingue ainsi trois modalités de traits, les dynamiques (disposition, sentiment) correspondant à ce qui change en réponse aux modifications de stimulation, des tempéramentaux (émotivité, persévération) correspondant aux réponses à des accroissements de complexité. Quant à Burt, à côté des facteurs de la personnalité physique (dominés par un facteur général de vigueur) et des facteurs intellectuels (dominés par l’intelligence générale), il relève un facteur général d’émotionnalité, des facteurs bipolaires de tempérament (introversion-extraversion, euphorie-dépression) avec quelques facteurs plus étroits (sexualité, dominance, peur, colère) et des facteur régissant tendances et intérêts, plus généraux (cohérence morale, harmonie de la personnalité, esthétique) et plus particuliers, en divers groupements (égoïstes, utilitaires, philocratiques, sociaux, idéatifs, transcendants, sportifs) avec les facteurs bipolaires d’opinions (réalisme-idéalisme et radicalisme-conservatisme).

En réalité, la recherche des « dimensions » principales de la personnalité est sans doute plus obscure et plus aventureuse que dans les autres domaines de l’analyse factorielle. D’une part, elle aboutit souvent à des fractionnements extrêmes, ainsi Guilford dissocie finalement en 3 modalités différentes le facteur, « introversion-extraversion » (1941), de l’autre elle prétend d’ordinaire, remarque Thomson, à propos de Cattell, contre toute vraisemblance, extraire un grand nombre de facteurs de quelques jugements portés sur un petit nombre de sujets (1946). C’est pourquoi il semble plus prudent de se contenter de distinctions pratiques dans le seul souci d’aider à l’observation concrète et descriptive. Pointe de vue admis par Klages qui distingue la matière, la nature, la structure et surtout par Boven, qui a fourni un utile plan d’analyse de la personnalité.

Cependant, si ces conceptions « architecturales » ont le mérite de tenir compte de la nature constructive, étagée et hiérarchique du caractère, il ne faut pas oublier que l’équilibre est tardivement atteint dans la vie humaine et, d’ailleurs, que la personne dur s’éprouve le long du temps.

Dans cette perspective génétique, il faut reconnaître l’existence d’une succession déterminée de phases, réparties de la naissance à l’âge adulte. Ainsi, tandis que les psychanalystes proposent divers tableaux d’évolution des instincts et des affects, plus ou moins complexes, les pédologues s’entendent à décrire, comme Bühler, « un mouvement dynamique ondulé » avec va-et-vient de L’objectif au subjectif, autour de « crises »  caractéristiques :

1. Période de confusion de la personnalité où, vers 1 an, d’après Dublineau, se produit une crise locomotrice avec turbulence et indiscipline systématique, qui dure jusqu’aux environs de 18 mois pour faire place à une phase de calme et de soumission ;

2. Période de distinction du moi, qui s’œuvre à 3 ans, pour Wallon, par une importante crise d’obstination et de négativisme où l’enfant se pose en s’opposant. Puis s’établit « l’âge de grâce » de Homburger, au stade de la « recherche de la renommée » qui caractérise aussi un besoin d’imiter :

3. Période de socialisation, dans laquelle, après une courte réapparition, à 7 ans, d’une turbulence avec bavardage, taquinerie, espièglerie, une crise intellectuelle existerait derrière l’apparente stabilité d’un moi qui s’adapte bien au réel et à la société;

4. Période d’exaltation durant l’adolescence qui, selon Debesse, se distingue successivement en :

  • Phase de trouble et d’incoordination, débutant d’ordinaire par un besoin d’émancipation ;
  • Crise d’originalité juvénile que caractérise l’hostilité vis-à-vis de l’autorité, mais où s’élabore le système des valeurs sur lequel le sujet vivra ;
  • Étape d’insertion sociale, pendant laquelle le jeune, au contact des réalités, devient adulte, par un assouplissement et une organisation de la sa personnalité.

Certes, ces vues générales gagneraient à être précisées et complétées par des recherches expérimentales et des enquêtes statistiques dont Cattell a fait l’intéressant et complexe inventaire (1950). Mais, actuellement, il faut se borner à « enrober les différentes perspectives objectives dans une matrice générales d’observation clinique », en énonçant des lois qui ne sont ni exactes ni finies, en soulevant plus de problèmes qu’on en résout.

C’est que, à la maturation de l’être biopsychologique, individualisé par l’hérédité, dans sa constitution physique, dans son tempérament, dans son naturel moral, s’ajoute encore l’action diversifiante du milieu. L’organisation psychologique, résume Rey, est une construction influencée en grande partie par l’histoire du sujet, son régime de vie, le hasard des rencontres et des événements.

En effet, d’abord à travers le grand thème de l’ambiance familiale, dont Maurice Porot, rappelant l’œuvre des freudiens et des adlériens, a montré l’influence privilégiée et les modes d’action, diverses situations particulières s’organisent encore qui fixent aussi les directions caractérologiques. Ainsi :

  • L'ambiance géographique, avec surtout, dans nos civilisations qui ont réduit l’importance du milieu climatique, l’opposition multiforme des vies rurales et urbaines ;
  • L’ambiance culturelle et historique avec le particularisme des coutumes, d’importance décroissante, mais aussi les « styles d’époque » ;
  • L’ambiance sociale où se retrouve la distinction fondamentale des riches et des pauvres, obscurcie par la « notion de classes » et compliquée par la psychologie des professions ;
  • L’ambiance politique et morale qui, dans nos pays, se caractérise par l’individualisme psychologique d’une part et de l’autre le paternalisme de l’État.

D’autres déterminants pourraient encore être indiqués, du moins dans les sociétés modernes dont Durkheim disait qu’elles s’opposaient aux sociétés primitives parce qu’elles substituaient à l’unité de la conscience collective la multiplicité, relativement libre, des groupes, favorisant ainsi l’émergence de l’individualité et de la diversité.

C’est pourquoi, pas plus que l’hypothèse d’une préformation radicale et immuable de l’être donnée avec sa constitution innée, celle d’une structuration strictement déterminée du caractère à travers tout le cours de la psychogenèse ne doit être retenue. Encore plus – et le psychiatre, trop enclin à « mettre entre parenthèses » la réalité morale, doit s’en souvenir – faut-il soustraire le développement épigénétique de l’être à l’inévitable poussée de ses dispositions congénitales et à l’implacable pression de l’ambiance collective.

Conclusion

« À travers tout ce réseau d’influences, conclut en effet Hubert, les absorbant et les neutralisant, à travers tout ce système de perpétuels échanges, maintenant leur équilibre, la volonté d’être soi oriente et domine la croissance mentale, comme l’élan vital, qu’elle prolonge, conduit et commande la croissance du corps. Le caractère est, en définitive, la marque personnelle imprimée à ce développement qui se veut lui-même comme création de soi ».

H. Luggioni

chat renard

Le chat Renard. « Un renard change de poil, non de caractère. » Suétone (69-125), historien latin, Bio de Vespasien. Image : © Megan Jorgensen

Voir aussi :

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