Affaiblissement intellectuel

1. Considérations générales. – L’affaiblissement intellectuel consiste en un déficit acquis et définitif des différentes compositions de l’intelligence. Une fois amorcé, le processus de fléchissement peut s’arrêter et se stabiliser à un certain palier, mais il peut aussi se poursuivre jusqu’à une déchéance démentielle.

La notion d’affaiblissement intellectuel doit être fondamentalement distinguée de celle d’insuffisance primitive, de faiblesse native et constitutionnelle (débilité mentales et autres arriérations).

Du point de vue symptomatique d’ailleurs, la situation du malade qui fléchit intellectuellement, diffère sensiblement de celle de l’infirme qui n’acquiert pas ou acquiert peu. Les résidus du premier sont d’une autre qualité que les disponibilités du second et se reconnaissent ordinairement à la plus grande étendue, à la plus grande variété des connaissances (vocabulaire, écriture, praxies), à la correction relative des automatismes socialisés (attitudes, formules verbales, nature des préoccupations, aptitudes professionnelles).

On ne confondra pas avec les états d’affaiblissement intellectuel vrai certains états qui peuvent en prendre le masque : les états d’inhibition d’origine affective, mélancolique ou émotive, les aboulies des asthéniques, la fatigabilité et la dépression des psychasthéniques, la lenteur d’élocution et la monotonie du débit des parkinsoniens, les déficits neurologiques spécialisés des aphasiques, des agnosiques, des apraxiques; encore est-il que M. Marie a insisté sur la fréquence d’un petit déficit intellectuel chez les aphasiques. De même, on ne prendra pas pour un affaiblissement intellectuel définitif certains états de persévération mentale, dans lesquels s’installent quelques malades au décours d’une psychose aiguë et qui restent réversibles par une thérapeutique appropriée.

Ajoutons que l’usage réserve ce terme d’affaiblissement intellectuel aux seuls états de déficit irréversibles; aussi ne range-t-on pas généralement sous ce vocable les états d’affaiblissement et de dissolution transitoires et curables tels qu’en réalise la confusion mentale à sa phase aiguë; cette dernière pouvant cependant, mais à titre de séquelle, engendrer des affaiblissements intellectuels définitifs.

Le fléchissement intellectuel peut être parfois dissimulé à l’arrière-plan d’autres symptômes et demandera à être recherché. Il y des affaiblissements dans lesquels la baisse de niveau se fait sentir également dans tous les secteurs; d’autres dans lesquels elle est plus frappante dans certains d’entre eux : attention, mémoire, jugement, etc. Malgré la diversité apparente des tableaux cliniques, l’affaiblissement intellectuel offre toujours une certaine constance dans ses éléments essentiels : l’attention tend à devenir nulle, les mémoires s’abolissent, les propos sont pauvres, parfois incohérents, les actes tendent à se raréfier et à se stéréotyper.

C’est au stade de début qu’il est important de reconnaitre l’affaiblissement intellectuel pour établir, dès ce moment, le pronostic. On le suspecte déjà devant la réduction du rendement professionnel, le rétrécissement du champ de la curiosité, la viscosité de l’association d’idées, la difficulté d’adaptation aux situations nouvelles qui se traduit insidieusement par un certain misonéisme, la répétition d’erreurs banales, d’oublies, la bradypsychie, l’appauvrissement du vocabulaire, l’illogisme des décisions et des désirs. De nombreux tests classiques et simples peuvent alors révéler les déficits (d’attention, de mémoire, de jugement) dans une analyse détaillée. On obtiendra souvent des indications suffisantes d’une courte lecture à haute voix dont on demandera ensuite un résumé, d’une épreuve de calcul mental, suivie de l’exécution des quatre opérations élémentaires de l’arithmétique, de la critique d’une phrase absurde, d’un problème simple sur la monnaie.

2. Revue clinique. – L’affaiblissement intellectuel est réalisé par des processus anatomiques et cliniques assez divers qui lui impriment des aspects un peu différents. Nous renvoyons pour l’étude détaillée de chaque cas particulier aux affections en cause dont il nous suffira de donner une rapide nomenclature.

a) La confusion mentale qui accompagne certaines maladies infectieuses peut laisser des séquelles durables d’affaiblissement intellectuel. Cela se voit surtout chez les jeunes sujets et les adolescents et se produit parfois à retardement (pyrexies de l’enfance, fièvre typhoïde, encéphalites réactionnelles diverses).

b) C’est également par ce mécanisme de dissolution confusionnelle et aussi par l’injure organique portée aux centres nerveux que certaines intoxications peuvent entraîner des affaiblissements intellectuels dont celui de l’alcoolisme est un bel exemple. On observe aussi cette séquelle dans l’intoxication oxy-carbonée.

c) Certains traumatismes crâniens, certaines commotions cérébrales peuvent entraîner à leur suite des états de ralentissement, d’affaiblissement intellectuel vrai favorisés par l’inertie et parfois le calcul utilitaire. De même, certaines insolations graves laissent à leur des fléchissements de mémoire et d’attention définitifs.

d) Les états déficitaires juvéniles sont de nature et de formules diverses. Certains d’entre eux relèvent d’une origine infectieuse banale; d’autres paraissent consécutifs à de petites poussées d’encéphalite mineure qui ne vont pas jusqu’à la déchéance démentielle. Il en est d’ordre dégénératif, comme c’est le cas dans la démence précoce dite du type Morel.

À côté d’eux, se trouve la schizophrénie, telle que l’a conçu E. Bleuler., dans laquelle le déficit est plus apparent que réel, le désordre étant essentiellement constituée par la dissociation intra-physique (Bleuler), la discordance (Chaslin) avec replis dans l’autisme, perte de contact avec l’ambiance.
e) Chez les délirants chroniques, l’affaiblissement intellectuel peut survenir au bout de quelques années; toutefois, il est exceptionnel dans les folies raisonnantes et chez les paranoïaques qui gardent et exploitent longtemps leur vigueur intellectuelle. Mais dans les psychoses hallucinatoires chroniques, un moment vient où le tonus psychique fléchit, l’auto-critique se perd, les stéréotypies s’installent et l’activité pragmatique s’éteint progressivement.

f) Involution sénile et démence organique. – Dans les affaiblissements pré-démentiels organiques, le fléchissement n’est presque toujours que le premier stade d’une démence souvent escortée de signes neurologiques; il procède volontiers par à-coups et la dégradation suit, dans sa marche descendante, la courbe de la détérioration organique.

  • Dans la paralysie générale au début, l’affaiblissement du jugement, de la mémoire doivent être recherchées avec soin derrière une exaltation apparente des facultés. Les signes humoraux et neurologiques permettent un rapide diagnostic.
  • Dans l’artério-sclérose cérébrale, l’affaiblissement se fait par à-coups et par paliers en rapport avec de petits ictus et il se transforme vite en démence. Un affaiblissement intellectuel progressif est souvent le premier signe d’une encéphalose du type Pick et Alzheimer ; enfin, il peut marquer la phase initiale de développement d’une tumeur cérébrale.
  • Dans les états d’involution présénile, l’affaiblissement intellectuel se produit généralement sous forme lente et insidieuse. Mais ce simple fléchissement peut être précipité dans son évolution par des facteurs organiques ou physiologiques (artério-sclérose cérébrale, auto-intoxications, etc.)
  • Dans les démences séniles, le sujet glisse progressivement vers un affaiblissement simple (forme apathique) et peut tromper longtemps son entourage par la conservation de ses automatismes ; dans la forme presbyophrénique, il y a un cortège de bavardages incohérents et de fabulation qui alertent assez vite les proches. Dans tous ces cas, la mémoire est généralement la première et la plus profondément atteinte des facultés.

3. Thérapeutique. – Il n’y a pas de traitement curateur de l’affaiblissement intellectuel constitué. On peut seulement tenter de stabiliser la détérioration au stade atteint et de compenser les déficits par la stimulation des capacités restantes en escomptant le jeu des vicariances. Une certaine rééducation ou réhabilitation doit ainsi être instituée devant certains déficits partiels, surtout instrumentaux, chez des sujets encore jeunes (après tumeur ou traumatisme par exemple). On doit surtout organiser l’existence de l’affaibli (réadaptation) en fonction de ses résidus utilisables que les tests psychologiques aideront à déterminer.

L’attitude thérapeutique la plus sûre réside dans la prophylaxie de l’affaiblissement intellectuel pendant l’évolution ou la convalescence des psychoses qui peuvent y conduire. Cette action dépend étroitement de l’étiologie mais aussi des données nouvelles concernant la biologie des cellules nerveuses qu’il convient de protéger ou de restaurer (respiration, irrigation, échanges ioniques, etc.).

4. Conséquences médico-légales. – L’affaiblissement intellectuel, quand son caractère irréversible se confirme, justifie le plus souvent et impose parfois des mesures préservatoires. La capacité civile des affaiblis n’est plus entière, leurs actes deviennent contestables. De même, la responsabilité pénale en cas de crime ou de délit sera matière à discussion sous l’angle de la démence au moment de l’action (art. 64. C.P.).

L’affaiblissement intellectuel résultant d’un accident ou d’une lésion provoquée par un acte criminel ouvre pour la victime droit à réparation (expertise en dommage). Il est enfin la cause d’une réduction d’aptitude ou d’une incapacité pouvant provoquer la réforme pour les militaires et personnels civils de l’État, la mise en invalidité pour les bénéficiaires de la législation des assurances sociales.

Ant. Porot et Ch. Bardenat

affaiblissement intellectuel

« Le vrai mal de la vieillesse n’est pas l’affaiblissement du corps, c’est l’indifférence de l’âme. » (André Maurois, écrivain français, né en 1885 et décédé en 1967, L’Art de vivre). Image : © Megan Jorgensen

Pour en apprendre plus :

Partager|