À travers la Palestine

Bethléem, Nazareth, Jérusalem

par Eugène St-Jacques, M.D.

Texte paru dans L`Action universitaire, une publication mensuelle de l'Université de Montréal, en mars 1939

Visions et impressions

La Palestine est une terre à la fois bénie et maudite: bénie, à cause des événements profondément sacrés qui s'y sont déroulés; maudite, parce que le Christ y posa son anathème, sur Jérusalem surtout, et qu'au surplus ce n'est qu'un pays de montagnes, de roches et de sables avec, ça et là, quelques ilots de verdure.

Il sera toujours difficile pour un peuple d'y trouver son sel. Les Arabes peuvent s'en accommoder, parce qu'ils vivent frugalement, n'exigent aucun luxe ni confort et, de plus, sont paresseux.

Comment accède-t-on en Palestine ?

Par la mer, naturellement puisqu'elle occupe le fond oriental de la Méditerranée - en partant soit de Marseille, Gênes ou Naples.

On s'y rend encore par la voie des airs, les Impérial Airways, quittant Londres, passant par Paris, Toulouse, Rome, Athènes, Chypre (nouvelle base anglaise) et enfin Haïfa, sur la route des Indes.

On y arrive encore en venant de la Syrie française au Nord, repaire d'Arabes dissidents.

De plus, la voie ferrée nous y amène, venant du Caire.

Nous quittions le Caire vers huit heures du soir. A dix heures, nous étions au Canal de Suez — qu'il fallut traverser en transbordeur. A onze heures, nous montions à bord de Wagons-Lits du dernier confort, mais qui ne valent pas nos pullmans, cependant.

La nuit était étoilée et claire - une lune parfaite brillait au firmament, ce qui nous permettait d'observer le paysage - pays désertique au suprême, puisque toute la nuit nous franchissions le désert d'Arabie, côtoyant la route des caravanes et des armées d'Allenby durant la grande guerre. A sept heures du matin nous touchions à la gare du Lydda, jonction entre Jérusalem et Jaffa, à quelque dix milles plus loin.

Un spectacle inattendu nous accueillait à la descente du wagon. D'un côté, le désert; de l'autre, une verdure abondante: vergers d'orangers, de citroniers, de bananiers et de pamplemousses. Sur une lisière de quelque dix milles, en bordure de la mer, depuis Haïfa à Jaffa, les Juifs ont développé une culture intense et productive, grâce à une direction scientifique poussée et à tous les moyens modernes.
Des autos nous enlevaient aussitôt vers Jaffa et sa voisine Tel-Aviv.

Jaffa

C'est l'un des deux ports de la Palestine. Peu développé encore, il ne permet pas l'accostage à quai. L'autre port est dans le nord, à cent milles: c'est Haïfa, port très moderne, à eau profonde, bien aménagé et qui s'allonge au fond de sa baie, face à Saint-Jean d'Acre et sous le Mont-Carmel qui le domine.
Jaffa est une ville de trente-cinq mille âmes, dont vingt mille sont musulmans, sept mille chrétiens et cinq mille Juifs. Ce mot arabe "jafa" signifie "belle".

Cette ville est d'antique fondation et la légende voudrait que Japhet, fils de Noé, l'eût fondée. Les cèdres venus du Liban pour le temple de Salomon y furent débarqués. Jonas en partit pour Tarsus et son aventure maritime.

vieux port de jaffa

Le vieux-port de Jaffa. Photo : © Zvi Kaplan

Tel-Aviv

Nous arrivions à Tel-Aviv. Cité juive par excellence de la Palestine. Tel-Aviv est exclusivement Israélite.
Fondée il y a quelques vingt années à peine par un juif, qui acheta en plein désert des centaines d'acres, le modeste village des débuts est devenu rapidement une ville de cinquante mille âmes. Tel-Aviv a poussé comme par enchantement: ville de ciment armé. De beaux édifices alternent avec des masures et des maisons en construction. De belles avenues, bordées de palmiers à la verdure rafraîchissante sous ce soleil de plomb, allongent leurs lignes en toutes directions. Partout, du style moderne. Il n'y a que des juifs qui habitent ici : nul autre ne pouvant y acquérir du terrain. Édifice municipal, casino, écoles, hôpitaux, tout y a été prévu.

Et dans la rue nous croisons de vieux Israélites à la houpelande pelée et verdâtre, coiffés du bonnet fourré -  alternant avec de jeunes juifs aux cheveux frisés, pendant en tire-bouchons le long des oreilles.

Naturellement se pose ici la question juive.

quai de tel aviv

Jusqu'à nos jours, on arrive à Tel-Aviv par la mer, en partant de plusieurs ports. Photo : © Zvi Kaplan

* * *

Qui a d'abord possédé la Palestine? Et la charte moderne de l'état juif - la déclaration Balfour, - accorde-elle tout aux Juifs? - Non, loin de là.

Disons tout de suite qu'à la fin de la guerre les Arabes étaient au nombre de huit cent mille, tandis qu'il n'y avait que quarante mille juifs. Depuis lors, CCS derniers y sont arrivés à la moyenne de soixante mille ou davantage par année venant de tous les ghettos du monde, surtout de l'Europe centrale, pour atteindre aujourd'hui au chiffre de quatre cent mille ou plus.

Les Juifs réclament la Palestine comme leur terre ancestrale et leur dû. Mais, leur répondent les Arabes : « Vous n'êtes pas originaires de ce pays . Au début vous habitiez la Chaldée et la Mésopotamie et vous êtes venus plus tard chasser des terres de Palestine ses premiers habitants. Et à votre tour vous en avez été chassés par les Arabes qui depuis des siècles y sont installés. »

Notons de plus que les nouveaux arrivés Israélites apportent pour un grand nombre des idées communistes, comme ils les sèment ailleurs de par le monde. Aussi ne sont-ils pas partout les bienvenus auprès des anciens Juifs de Palestine.

Que dit donc la Déclaration Balfour ?

Le 2 novembre 1917 le Gouvernement anglais par la voix de Balfour déclarait: « Le Gouvernement anglais regarde avec faveur l'établissement en Palestine d'un home national pour le peuple juif et emploiera ses meilleurs efforts à faciliter la réalisation de ce projet » et il ajoutait aussitôt: « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine — ou au droit et à la situation politique dont jouissent les Juifs dans tout autre pays ».

L`Angleterre promettait donc aux Juifs, qui avaient servi les Alliés de leurs finances et leurs bras durant la Grande Guerre, de les aider à s'établir en Palestine, mais, remarquons-le, sans préjudice aux autres nationalités y déjà établies.

Par ailleurs, elle se reconnaissait débitrice des Arabes, qui, sous l'inspiration de Lawrence, l'avaient aidée à chasser les Turcs de l'Arabie, de la Palestine et la Syrie: il fallait donc en Palestine maintenir la balance entre Juifs et Arabes.

Mais les difficultés entre Juifs et Arabes ont des sources variées. D'abord ceux-ci craignent d'être débordés en nombre par l'immigration israélique ininterrompue.

tel aviv

Vue de la plage de Tel-Aviv. Photo : © Zvi Kaplan

Il y a davantage encore. Le Juif moderne émigrant en Palestine et en venant des bas fonds sociaux du monde apporte à la vieille Palestine ses idées plutôt révolutionnaires et communistes, qu'il essaie de semer un peu partout à travers le monde. Aussi n'est-il pas toujours accueilli de grand coeur par le vieil Israélite traditionaliste, attaché à sa Bible et à son talmud comme à son mur des pleurs.

Il y a plus encore et ceci est peut-être la plus grande rancune de l'Arabe: c'est moins le juif « individuel » que redoute l'arabe que Israël lui-même. Car, sachons-le, c'est l'Organisation de Sion qui achète la terre, et ce, à perpétuité. C'est une caisse - le Fond National, alimenté par les contributions de tous les juifs du monde, - nous disent les frères Tharaud, à la suite de leur enquête, qui rachète par morceau le sol des ancêtres. « Quand un émigrant se présente, disent-ils, - et ils ne sauraient être taxés de partialité à l'égard des étrangers - la terre ne lui est pas vendue mais concédée à titre temporaire.  Lui et sa famille seront seuls à l'exploiter, sans pouvoir recourir à la main d'oeuvre indigène arabe ».

« Chaque colon, nous renseignent-ils encore, n'est rien que le fermier d'Israël. Le peuple Juif demeure le seule propriétaire du sol ».

Les colonies juives que nous avons vues disséminées par toute la Palestine, sont fondées les unes sous la forme communiste, dans l'indivision complète - les autres en coopératives - les autres encore, sous un régime mixte.

Ainsi, l'indigène, alléché par un profit de vente quand il cédait sa terre à Israël, ne pourra jamais la reprendre même à quelque prix d'argent que ce soit, car la nation juive en a pris possession et ce, pour jusqu'au jugement dernier.

Voilà au fond la grande cause du désagrément judéo-arabe, sans oublier l'avalanche de l'immigration juive.

C'est ainsi que nous venons de voir l'organisation centrale arabe de défendre dernièrement, sous peine absolue de mort, à tout arabe de vendre maintenant à un juif le moindre lopin de terre.

Tels sont les facteurs apparemment irréconciliables qui se dressent en antagonistes et qui empêchent la paix de régner en ce malheureux pays.

L`Arabe, ancré dans ses traditions séculaires, sans initiative et paresseux, satisfait de vivoter et sans ambition d'accumuler un pécule, se contente de labourer son champ avec une vieille charrue de bois tirée par un chameau ou un ânon, ne s'inquiète pas de le nourrir d'engrais chimique: il ignore l'instrumentation aratoire moderne.

L'un est pour la statu quo, l'autre pour le progrès. L'un est indolent, l'autre ambitieux. L'un est pacifique et tranquille; l'autre agressif et accapareur. Dans ces conditions, il est difficile de s'entendre.

Il faut reconnaître que l'esprit progressif des Juifs a fait connaître au pays une certaine aisance ignorée avant l'arrivée des Israélites nouveau jeu.

Signalons que sur les quatre cent mille juifs actuels en Palestine vingt-cinq mille seulement sont sur des fermes et, à la première occasion, ces campagnards improvisés émigrent à nouveau cette fois vers les villes, où ils retrouvent leurs habitudes sordides pour les continuer comme à Jérusalem et Jaffa, sinon Tel-Aviv, la cité juive exclusive.

Le problème à résoudre est donc on ne peut plus complexe et la solution équitable, difficile à trouver. Les Juifs ne sont pas les seuls à avoir des droits en Palestine. Ils y sont venus après d'autres qu'ils ont chassés. A leur tour chassés, ils ont été remplacés par les Arabes musulmans, qui, après des siècles, tiennent comme les premiers à la terre ancestrale aussi. Les frères Tharaud. qui ont parcouru et fouillé l'Orient, ont étudié ces problèmes et écrit des pages pleines de renseignements et d'enseignements sur ces questions dans

« L'an prochain à Jérusalem" - Quand Israël sera Roi » - « Un royaume de Dieu ».

Non certes les Israélites n'ont pas tous les droits en Palestine, mais ils les réclament à grands cris par leur presse internationale, comme au mur des lamentations, ils hurlent leur misère.

Eugène Saint-Jacques

L`Action universitaire, mars 1939

quais de jaffa

Les quais de Jaffa. Photo : © Zvi Kaplan

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