Le Visage dans l’abîme

Par Abraham Merritt

Il se rappela ce que, lors de leur première, elle lui avait raconté des pouvoirs de ces mystérieux Yu-Atlanchi. Voulait-elle dire que son peuple avait maîtrisé les secrets de l’évolution de façon si parfaite qu’ils avaient appris également à en inverser le cours ? Qu’ils étaient à même de contrôler … dégénérescence !

Dans le fond, pourquoi pas ? Dans sa longue ascension depuis le magma primitif des plages basses des premières mers chaudes, l’homme avait revêtu des myriades de formes. Et, en s’élevant d’une forme à l’autre, se transformant en vertébré, remplaçant le sang froid par le sang chaud, il ne demeurait pas mois de la même famille que le poisson qu’il attrape aujourd’hui, que les créatures velues dont la fourrure vêt ses femmes, que les singes qu’il ramène de la jungle pour en faire des objets d’étude ou de distraction. Il n’est pas jusqu’aux araignées tissant leurs toiles dans les jardins, jusqu’au scorpion qui décampe au bruit de ses pas, qui ne soient ses frères de sang abyssalement lointains.

Lorsque saint François d’Assise parlait de sa sœur la mouche, de son frère le loup, de son frère serpent, il exprimait une vérité scientifique.

Toute la vie sur la Terre a une origine commune. Aujourd’hui différents, multiformes tel Protée, il n’en reste pas moins que l’homme et le tigre, le poisson et le serpent, le lézard et l’oiseau, la fourmi et l’abeille, tous proviennent de ces gouttes jadis similaires de gelée, errant il y a des millions et des millions d’années sur les littorales peu profonds des premières mers. Le protaebion, c’est ainsi que Gregory d’Édimbourg baptisa la première matière vivante à partir de laquelle se développa toute vie. Les germes qu’avaient revêtues l’homme au cours de sa lente ascension sommeillaient-ils encore en lui ?

Roux, le grand savant, avait pris des œufs de grenouille et, en agissant sur eux, avait fabriqué des grenouilles géantes et des naines, des grenouilles à deux têtes et un corps, des grenouilles avec une tête et huit pattes, des grenouilles à trois têtes avec autant de pattes qu’un myriapode. Et, à partir de ces œufs, il avait aussi fabriqué des êtres qui ne ressemblaient en rien à des grenouilles.

Le Russe Vornikoff et l’Allemand Schwartz avaient fait des expériences des formes de vie encore plus évoluées, produisant des chimères , êtres de cauchemar qu’ils avaient été obligés de tuer – et rapidement.

Si Roux et d’autres avaient réalisé tout cela – et ils l’avaient réalisé, Graydon le savait – n’était-il pas possible que des savants plus avancés aient réussi à réveiller les germes sommeillant chez l’homme et à créer également des créatures comme la chose écarlate ? Un homme-araignée !

C’est dans la nature même qu’ils en avaient puisé l’idée. De temps à autre, la nature produisait des anomalies, des monstres humains portant extérieurement, sinon intérieurement, le stigmate de la bête sauvage, du poisson, voire de crustacé. Des bébés avec des ouïes dans la gorge ; des bébés avec une queue ; des bébés à fourrure. L’embryon humain est passé par tous ces stades, à partir de l’unique cellule protoplasmique, résumant le drame multiséculaire de l’évolution en moins d’une année.

Ne serait-il donc pas possible qu’il existât en Yu-Atlanchi des gens pour lesquels le creuset de la naissance n’eût plus de secrets ; des gens capables de donner la forme de leur choix à l’espèce humaine ?

Un métier à tisser est une machine morte que les doigts animent plus ou moins maladroitement. L’araignée est tout à la fois la machine et l’artisan, filant et tissant avec plus de sûreté et d’art que ne le peut faire un mécanisme sans vie manœuvré par l’homme. Quelle est la machine de fabrication humaine ayant jamais atteint – ou même approché – la délicatesse et la beauté d’une toile d’araignée ?

Graydon eut brusquement la vision de tout un monde nouveau, effroyablement grotesque – des hommes araignées et des femmes-araignées disséminés sur de gigantesques toiles et tissant avec des doigts-aiguilles de merveilleux tissus, des hommes-taupes et des femmes taupes creusant, ouvrant des labyrinthes de passages souterrains, cloaques à l’intention de ceux qui les avaient conçus ; un peuple d’amphibiens s’affairant dans les eaux – une humanité fantasmagorique, monstrueusement appariée à l’organisation parfaite de la nature, encore que la matrice en demeure plastique.

Agité d’un frisson, il rejeta cette vision de cauchemar.

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« L’imagination est la meilleure compagnie de transport au monde. » (Roger Fournier). Illustration : Univers.GrandQuebec.com

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