Le jour où la Terre trembla

Récit de la grande aventure vécue par Bastin, Bickley at Arbuthnot
1919, When the World Shook, traduction  Jacques Finné

- Viendrez-vous dans notre monde souterrain, étrangers, là où Tommy nous a suivis, sans crainte? Ou préférez-vous demeurer dans le soleil ? Peut-être serait-il même préférable que vous restiez ici, dans la bonne lumière rassurante, car le monde souterrain recèle bien des terreurs pour les âmes jeunes et pusillanimes, et les pieds trop faibles peuvent trébucher dans l’obscurité.

- Dans ce cas, j’emporterai ma torche électrique, décréta Bastin, et j’engagerai ces deux jeunes gens à m’imiter. J’ai toujours détesté les caves : les catacombes de Rome sont les pires de toutes, même si elles regorgent d’intérêt sacré.

Nous partîmes, Tommy trottinait en tête, non sans provocation, comme s’il venait d’effectuer une visite peu agréable et qu’il se réjouit de regagner la maison. Yva glissait derrière lui, légère. Au moment où elle me frôla, je distinguai, sur ses traits, un sourire mi-religieux, mi-espiègle. Nous repassâmes devant les étranges squelettes métalliques, et Bastin en profita pour demander de quoi il s’agissait.

- Ce sont des moyens de transport que nous employions autrefois pour voyager dans les airs. Puis, nous avons découvert une méthode plus facile, mais les ignorants ont continué à utiliser ces engins jusqu’au bout.

Sa réponse, insouciante, me plongea dans la perplexité. Que diable avait-elle voulu dire ?

Nous passâmes devant la statue et parvînmes au sépulcre sans aucun problème, car la lueur des cheveux d’Yva, alliée à celle qui émanait du dos de Tommy, suffisait pour nous guider dans l’obscurité. Les cercueils de cristal n’avaient pas changé de place (et Bastin dirigea sa torche vers eux, pour que nous puissions bien nous en rendre compte), mais les cubes contenant le radium avaient disparu.

- Fais mourir cette lumière, ordonna-t-elle à Bastin. Humphrey, donne-moi ta main droite et donne l’autre à Bickley à qui Bastin lui-même s’accrochera. Et surtout, ne craignez rien.

Elle nous entraîna à l’autre extrémité de la tombe et s’arrêta devant ce qui nous parut une paroi rocheuse hermétique, infranchissable.

- Ne craignez surtout rien, - répéta-t-elle.

Pourtant, en dépit de ces deux conseils, je connaissais la plus belle peur de toute ma vie : nous descendîmes soudain à une vitesse qui aurait fait pâlir d’envie les ingénieurs responsables des ascenseurs les plus rapides.

- Ne m’étranglez-pas ! – entendis-je Bickley hurler à Bastin lequel répondit d’une voix mourante : je n’avais jamais supporté les escaliers roulants, pas plus que les ascenseurs du métro. Il me rend toujours malade.
Je connais, pour ma part, avoir senti mon estomac au niveau de ma gorge et je m’accrochai désespérément à la main de la Dame brillante. Elle plaça son autre main sur mon épaule et me murmura dans l’oreille :

- Ne t’ai-j pas dit de ne pas avoir peur ?

Ces simples paroles me rassurèrent un peu : je savais qu’elle ne voulait pas me nuire – et encore moins me détruire. Tommy semblait parfaitement rassuré et s’était assis, la tête sur une de mes jambes, comme il se serait assis au milieu d’un salon. J’avoue que son attitude me calma. En fin de comptes, le seul personnage vraiment stoïque de notre groupe, c’était Bickley. Je demeure persuadé qu’il connaissait une épouvante au moins égale à la nôtre, mais il aurait préféré mourir que de la montrer.

- Je soupçonne une machinerie pneumatique, commença-t-il à découvrir lorsque sans heurte, nous fûmes parvenus à la fin de notre trajet.

À quelle distance nous retrouvions-nous de la surface, je l’ignore, mais à juger par la vitesse à laquelle nous étions descendus, je pensai d’emblée à quelque mille cinq cents ou de mille mètres.

- Tout semble revenir en ordre, murmura Bastin. Je suppose donc que ce maudit ascenseur s’est arrêté. L’étrange est que je ne vois rien qui ressemble à un ascenseur. Il devrait y avoir une cage alors que nous semblons bel et bien sur la terre ferme.

- L’étrange, réplica Bickley, ce n’est pas ce que vous ne voyiez pas : l’étrange, le stupéfiant c’est que nous poissions voir quelque chose. À plusieurs milliers de mètres sous le niveau de la mer, d’où diable provient cette lumière ?

- Je ne sais pas, répondit Bastin en toute franchise. À moins qu’une source de gaz naturel… j’ai entendu parler d’une ville appelée Medicine Hat, au Canada…

- Un gaz naturel en train de bruler impliquerait un souffle. Non : cette lumière ressemble à celle de la Lune, mais dix fois plus puissante.

Il avait raison. Une douce luminosité, éclairait tout, autour de nous, comme un soleil, mais sans crudité et sans chaleur.

- D’où vient-il ? demandai-je à Yva d’une voix sourde.

Elle répondit de manière fort évasive.

-  C’est la lumière souterraine que nous avons appris à domestiquer.  La Terre regorge de lumières : rien d’étonnant, puisque le cœur de notre globe est un cœur de feu. Tu ferais mieux de regarder autour de toi.

Je regardais et, plus que jamais, je sentis le besoin de m’appuyer sur elle, tant la stupéfaction me coupait les jambes. Nous étions arrivés en un endroit immense dont le toit semblait ainsi éloigné que le ciel, de nuit. Je distinguais avec très grande peine une arche, vague et distante, qui aurait fort bien pu se réveiller un banc de nuage. Pour le reste, où que se perdit le regard, s’étendait, sur des milles et des milles, un espace immense qu’illuminait la douce lumière évoquée plus haut.

Mais cet espace n’était pas vide. Au contraire, une imposante cité le comblait. Je découvrais des rues bien plus larges que Picadilly, bourdées de maisons superbes, en pierre blanche ou en marbre et toutes privées de toits. Je voyais des avenues et des trottoirs déformés par le passage répété des chaussures. Plus loin, je voyais des zones de marché, de parcs publics et, plus loin encore, une gigantesque enceinte centrale de quelque deux cents acres de superficie, empli de constructions majestueuses semblables à des palais ou à des hôtels particuliers. Au milieu de ceci, je voyais un vaste temple précédé d’un parvis et surmonté d’un dôme, exactement en son centre. Détail exceptionnel : les architectes semblent  avoir sacrifié aux usages de l’extérieur et avaient recouvert toute la construction d’un toit, pour inutile qu’il semblât en ces lieux.

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Un endroit immense dont le toit semblait ainsi éloigné que le ciel. Illustration : Univers.GrandQuebec.com

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