Temps mythique

D'après Lauric Guillaud

Dans les années 1930, l’irruption de l’heroic fantasy donne libre cours au mythe : L’Atlantide, le continent Mu ou celui de la Lémurie sont vidés de leur contenu archéologique. Ce ne sont qu’espaces fabuleux qui doivent plus au poète qu’au géographe. C’est ainsi que ces continents perdus sont intégrés à une géographie et à une histoire « perdues » également : les royaumes d’Ophir, d’Aquilonie, de Cimmérie, d’Hyperborée, aussi réels que Poictesme, pays d’Oz, Tormance, Narnia, Barsoom ou Zothique. La science et la vraisemblance sont reléguées dans tous ces cas au profit de la légende.

Ainsi, l’explorateur cède la place au « super-héros », souvent celte ou scandinave, qui affronte les forces du mal dans les endroits et les époques les plus reculés. Grâce à son énergie vitale, le héros parvient à défier les adorateurs des ténèbres mais il s’agit, le plus souvent, d’un aventurier solitaire et errant, marqué par le destin.

Si Conan est le héros le plus célèbre de R.E. Howard, Kull semble son frère jumeau : tous deux sont des barbares confrontés à une civilisation décadente au sein de laquelle seule la force vitale l’emporte. Kull, « l’exilé d’Atlantis », qui s’empare du trône de Valusie, fait le dur apprentissage du pouvoir ; finalement, tout n’est qu’illusion. Kull préfère voler vers l’aventure pour affronter l’ancien peuple-serpent, menace perpétuelle pour l’humanité.

La méditation du roi Kull sur le devenir et le pourquoi du monde renvoie aux propres interrogations pessimistes de Howard sur la mort des civilisations et les chimères de la vie. Les empires du monde ne sont que « rêves, ombres et fumée… » Le « tout est illusion » de Kuthulos dans « Le Crâne du Silence » annonce le « Tout n’est que vanité » de Turlogh dans « Les Dieux de Bas-Sagoth », paru en 1931.

Chez Clark Ashton Smith, le désenchantement est patent, les Atlantides des rêves devenant très vite des terres de cauchemar. Transgression, châtiment, fatalité, - trois concepts qui traversent mélancoliquement les continents maudits de C.A. Smith, avec l’idée de cycles inexorables qui vouent les mondes humains à une décrépitude inéluctable et font apparaître la magie évocatrice d’un auteur digne de Dunsany.

Toutes les nouvelles de Smith s’articulent autour de ce concept qui se répercute en redondances successives : Poséidonis est la dernière île de l’Atlantide. Sur cette île survit le dernier magicien, qui prononcera la dernière invocation, et ainsi de suite.

Cette terre « première où s’élabora une science interdite est vouée à être la dernière, sans aucun espoir de salut. Un sort funeste guette les explorateurs occidentaux de La Racine d’Ampoï et La Vénus d’Azombéii (1931). Dans Cap sur Sfanomoë (Vénus), sans se douter que leur futur paradis va devenir leur enfer.

Chez Smith, au monde moralement décadent de Platon répond l’obsession de la dissolution totale, toujours vécue sur un mode angoissé.  Cette quasi-nécrophilie pourrait être perçue comme un signe de désespoir si l’on ne constatait chez l’auteur la volonté de souligner l’immortalité d’un savoir perdu qui survit aux continents engloutis. Rien ne meurt jamais tout à fait, comme le montre symboliquement la figure ophidienne récurrente – serpent de Malygris, hommes-serpents de Mu, déesses lunaires, motif de l’ombre qui nous rappelle que l’Ophis primigenius est avant tout métamorphique.

À l’instar de Howard et de Lovecraft, Clark Ashton Smith trace la courbe de l’éternel retour d’une plume angoissée et tourmentée. Les continents mélancoliques de Poséidones et d’Hyperborée ont été engloutis par le même destin cyclique qui ronge irrésistiblement les rivages condamnés de Zothique. Quand le « dernier continent » terrestre aura lui aussi succombé à la morsure du Temps, il subsistera malgré tout l’inscription initiale sur le livre des dieux, un « dernier hiéroglyphe », brûlé par le soleil, qui sera un jour découvert par une nouvelle humanité. Alors, l’oubli, véritable tourment de l’artiste, cédera la place à l’anamnèse de l’écriture, seul espoir pathétique d’ici-bas…

Un grand cru d’Atlantide ou Offrande à la lune de C.A. Smith montrent que le passé des continents disparus, sous sa forme la plus maléfique, continue de contaminer le présent et le futur, les terres mythiques menaçant d’engloutir les voyageurs imprudents en une sorte de revanche post-historique.

Les ouvrages atlandiens « historiques », malgré leur effort de vraisemblance, basculent aisément dans le mythe. On peut y déceler les prolongements romanesques des anciennes traditions selon lesquelles « le Monde a une histoire : sa création par les Êtres surnaturels et tout ce qui a suivi, à savoir l’arrivée du Héros civilisateur ou de l’Ancêtre mythique, leurs activités culturelles, leurs aventures démiurgiques, enfin leur disparition. Le roman atlantidien est une excroissance de la mythologique : tous deux sont exemplaires et racontent « comment les choses sont venues à l’être », pour employer le vocabulaire de Mircea Eliade.

Pour retrouver le temps mythique, les romanciers utilisent souvent le procédé commode du manuscrit contant les derniers jours du continent (The Last King of Atlantis, Le Continent perdu, etc.). Parfois le surnaturel l’emporte : le héros de The Dream Woman (1901), de K. Wylwynne, revit par le rêve le passé d’Atlantis au contact psychométrique de ruines sous-marines, une faille temporelle précipite un matelot dans les splendeurs passées de Mu (La Cité dorée, 1933, de R. M. Farley), et les trois héros de Three Go Back, lors d’un voyage aérien au-dessus de l’Atlantique, se retrouvent soudain ramenés vingt-cinq mille ans en arrière dans une Atlantide primitive digne de Rosny.

illusions

Le tout n'est qu'illusion. Illustration : Megan Jorgensen

Lire aussi :

Partager|