Atlantide : regain d’irrationnel

(D’après Lauric Gauillaud)

De même que l’imaginaire et la pseudoscience contaminent le thème atlantidien dans les pays anglo-saxons, un phénomène semblable se manifeste en Allemagne dans les œuvres doctrinales des théoriciens du nazisme (Lanz, Hoerbiger, Rosenberg, Zschaetzsch) et les romans de science-fiction atlantidiens, fortement imprégnés d’idéologie raciste (œuvres de Kiss, Mueller, Hauser, Dominik, Schultz, Mader, Bessmertny, etc. – Vour Lauric Guillaud, Le Cauchemar de fer, Ides et autres, Bruxelles, 1993, en collaboration avec J.-P. Debenat et J.-C. Pichon).

Ainsi le continent mythique a survécu au déluge, mais cette renaissance peut à nouveau s’achever dans la tragédie, comme le laissent entendre de nouvelles prophéties… qui ne font que perpétuer les premières (The Treasure of Atlantis, Yermah the Dorado, Le Continent perdu, etc.).

Une sorte de balancier cosmique semble régir la destinée de l’Atlantide. Celle-ci disparaît dans les flots lorsque triomphe le monde profane, tandis que sa résurgence correspond à une menace cataclysmique sur la Terre, ce qui confirme The Divine Seul de E.I. Orcutt, publié dès 1909.

Le surgissement quasi magique du continent atlantidien, au moment même où l’Angleterre sombre dans les flots, procède de la même fatalité dans le roman d’O. Creswick, The Turning Wheel, paru en 1928, dont le titre est à lui seul révélateur de l’essence même du symbole atlantidien. La forme circulaire de la cité d’Atlantis, même sous son avatar sous-marin (la bulle, le dôme, etc.) correspond au modèle platonicien (trois enceintes circulaires concentriques).

À l’idée de perfection est adjointe celle du temps, proche du symbole solaire de la roue qui figure dans le cycle continue du renouveau. Le schème de la circularité induit celui du cycle et de la réapparition périodique de l’Atlantide (résurgence – reconnaissance – réveil ou menace), qu’on pourrait rapprocher de l’éternel circuit de l’arche de Thulé dans le Formidable Secret du pôle. C’est ainsi qu’il convient d’interpréter le symbole régénérateur de l’œuf de salamandre qui est à l’origine du surgissement de l’Atlantide (Le Réveil d’Atlantide, 1923, de Paul Féval fils et Magog), la violente réémergence de tout un continent dans la mer des Sargasses, au moment où la Grande-Bretagne risque d’être rayée de la carte (The Survivors, 1932, de F. H. Sibson) et la soudaine aspiration des héros dans La Spirale du Temps, dans Three Go Back de James L. Mitchell, alors que leur avion survole un séisme marin dans l’Atlantique.

Par leur régression historique, les personnages de Mitchell découvrent la bestialité originelle et les perpétuels bouleversements qui modèlent la Terre depuis le début des Temps. Comme les héros de Jules Verne analysés par Michel Serres (Michel Serres, Jouvences sur Jules Verne, éd. De Minuit, Paris, 1974, p. 160) ils observent que « le temps monte et le temps descend, selon les volcans et le feu de la terre. Le temps est circulaire, et l’histoire est un autre cercle ». Comme l’île de l’Île mystérieuse, qui a émergé par un volcan et qui sera immergé par un volcan, la résurgence atlantidiene est une « récapitulation de l’histoire des hommes, mais seulement sur un segment partiel de l’éternel retour ». De même que le monde est un cercle de cercles », l’Atlantide trace « le cerce de l’éternel déluge ».

L’idée de compensation cosmique est apparue dans L’Éternel Adam de Jules Verne, publié en 1910, texte fondamental qui met en parallèle le naufrage de notre propre civilisation fondée sur la science, et la surrection simultanée du continent mythique, l’engloutissement de l’Amérique coïncidant avec la réapparition de l’Atlantide dont le destin est l’image passée de ce que l’avenir nous réserve. Ursule Le Guin se souviendra peut-être de Verne en contant la réémergence d’une Atlantide symbolique et la disparition dans les eaux d’une Amérique dystopique (La Nouvelle Atlantide, 1975).

Cette renaissance cyclique nous renvoie à notre propre précarité, comme le montre aussi Noël Roger, dont les héros sont miraculeusement témoins de la nouvelle émergence de la patrie des Atlantes et de leurs trésors merveilleux. « Pour eux, dit le héros du roman, le monde invisible était une réalité. Notre époque désagrégée aurait besoin de leur force ». (N. Roger, Le Soleil enseveli, Calmann-Levy, 1928). La décadence et le matérialisme renvoient ainsi à la nostalgie d’un âge d’or aboli, le paradis atlante, et l’on constate que la corruption des notions de science positive et de progrès dans l’entre-deux-guerres coïncide avec l’essor de la science-fiction atlantidienne qui nous rappelle la permanence des anciens archétypes, de l’homme ancestral, de ses croyances et de ses dieux.

Mais de même que dans l’histoire, le regain d’irrationnel a eu pour corollaire le déferlement des hordes nazies.

La résurgence de l’Atlantide dans la fiction équivaut à une onde de chocs ; ceux de cataclysme et du réveil menaçant des dieux, ainsi que le choc pathétique de la révélation des cycles de l’humanité dans l’Éternel Adam.

Lovecraft avait déjà pressenti cette effervescence irrationnelle, en évoquant, sur le mode de la terreur, le surgissement volcanique d’un îlot renfermant un monolithe antique couvert de sculptures et de bas-reliefs, inspirant la plus vive terreur. Cette parcelle de continent perdu est en fait l’antre de l’horrible dieu-poisson Dagon. Ici, verticalité et circularité se mêlent pour exprimer un augure d’angoisse et de cataclysme :
« Mon rêve étrange se poursuit et je vois le jour où ces êtres sans nom s’élèveront au-dessus des flots pour engloutir l’humanité affaiblie par les guerres. Ce jour-là, les terres s’enfonceront, et le fonds des sombres océans se dressera au-dessus des eaux pour envahir l’univers ».

Dans « L’appel de Cthulhu » (1928), Lovecraft reprend ce thème, décrivant la réémergence de la sinistre cité sous-marine de R’lyeh et de son dieu monstrueux. L’humanité n’est plus à l’abri car elle sait désormais l’impitoyable loi des continents perdus : « Ce qui s’est soulevé peut s’enfoncer et ce qui s’est enfoncé peut se soulever ».

gothic nails

« La main destructive de l'homme n'épargne rien ; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer ; il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. » (Joseph de Maistre, philosophe, écrivain, homme politique français, né en 1753 et décédé en 1821). Illustration : © Megan Jorgensen

Voir aussi :

Partager|