Le mythe originel

Grossi par le folklore ou la légende, contaminé par d’autres croyances, le mythe originel est parfois perverti par l’exotérisme romanesque, mais, fondamentalement, il est à l’image même de l’archétype atlantidiene : en perpétuelle renaissance. À cet égard, la topologie des mondes perdus atlantidiens manifeste une certaine cohérence par rapport au mythe platonicien (la cardinalité) car la majorité des œuvres évoquées se situe à l’Ouest, fidèlement à l’axe défini par Platon : Atlas/Atlantide/Atlantique. Cette constatation prend toute son importance à la lumière des innombrables théories pseudoscientifiques s’évertuant à placer le siège d’Atlantis dans les lieux les plus surprenants de la planète, sans oublier le délire imaginatif de romanciers en mal d’inspiration.

Cette dernière défaillance tient souvent à la contamination des mythes brassés par les romanciers de mondes perdus. Ainsi s’expliquent par exemple les trois Atlantides polaires de R. Hatfield (Geyserland), E. L. Orkutt (The Divine Seal) et C. Stealson (Polaris and the Immortals), réactivations romanesques du mythe de Thulé ; les quatre Atlantides asiatiques de E. C. Vivian (People of the Darkness, 1924), T. Mundy (The Nine Unknown, 1924 et Jimgrim, 1930) et D. H. Keller (The Boneless Horror), liés aux mythes du « savoir perdu » et de Shambhala ; les Atlantides africaines de Burroughs, G. Breckenridge (Radio Boy Seeks the Lost Atlantis), C. H. Gibbons (The Marbled Catskin), R. E. Howard (La Lune des Crânes) et J. Mann (Coulson Goes South, 1933), qui doivent autant au potentiel fabulateur de l’Afrique fantôme qu’au mythe du continent englouti.

L’un de ces syncrétismes les plus insolites de la science-fiction, celui de la légende de saint Brandon et du mythe de Thulé, nous est offert par Jean Ray dans Le Formidable Secret du pôle (1936). Au terme de ses navigations, Brandon découvre les secrets de la civilisation de Thulé, païenne et dépravée, enfermés dans une sphère de métal, poursuivant une ronde éternelle dans les eaux polaires. Cette arche sous-marine émerge parfois, libérant de leur léthargie d’étranges créatures à l’allure de robots.

Plus d’une trentaine de romans du genre s’inspirent de la tradition topologique proposée par Platon, douze d’entre eux prolongeant directement l’orientation platonicienne en plaçant leurs Nouvelles terres atlantidiennes sur le continent américain. En outre, deux topologies sont directement liées au thème du continent perdu.

La première, le motif insulaire, concerne des îles dans l’Atlantique où survivent des colonies atlantes et se confond parfois avec le mythe de la mer de Sargasses. Le deuxième sous-thème, qui s’enracine dans les légendes de l’« autre monde » celtique, est celui de la cité subaquatique, construction fantasmatique fondée sur l’engloutissement de l’Atlantide originelle (plongée régressive), mais tournée parallèlement vers l’avenir que représente l’architecture futuriste du dôme sous la mer (utopie du conte et de la légende, mais qui bifurque vers la science-fiction, de l’Atlantis d’André Laurie à The City Under the Sea (1939) de N. Schachner.

Les profondeurs sous-marines continuent d’exercer une fascination chez le poète qui se laisse griser par l’ivresse du monde du silence, celle du monde des origines. En bâtissant leurs utopies sous-marines, les romanciers atlantidiens présentent confusément la conquête future du milieu océanique, source de vie pour une humanité menacée. La technologie actuelle laisse entrevoir la possibilité de construire des cités sous-marines perfectionnées, où se réfugierait l’humanité survivante après quelque apocalypse. Alors tout recommencerait…

(D’après Lauric Guillaud)

myth originel

On peut construire des cités perfectionnées, ou se réfugierait l’humanité survivante après quelque apocalypse. Alors recommencerait. Illustration : © Megan Jorgensen

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