La Muse de l’Atlantis

(Extrait d'une nouvelle dy cycle Poseidonis de Clark Ashton Smith, publiée en 1922. The Muse of Atlantis)

Ne me rejoindrez-vous pas en Atlantide, où nous descendrons par des rues de marbres bleues et jaunes vers les jetées d’orichalque pour nous choisir une galère aux voiles de sendal tyrien, avec pour figure de proie un Éros d’or ? Nos marins auront connu Odysséus, nous aurons des esclaves aux seins d’ambre, venues des vallées de Lémurie, et nous lèverons l’ancre à destination des riches îles inexplorées du grand large. Mettant le cap sur l’opale du couchant, nous laisserons derrière nous se perdre les terres anciennes dans un glauque crépuscule, et, de notre couche d’ivoire et de satin, nous regarderons se lever les astres inconnus, les planètes anéanties.

… Peut-être ne retournerons-nous jamais ? Peut-être, suivrons-nous l’été tropical d’une île alcyonienne à l’autre et croiserons sans trêve sur les impérissables mers mythiques et fabuleuses. Nous mangerons la fleur du lotus et les fruits des pays qu’Odisséus ne vit pas même en songe. Nous boirons des vins pâles et féeriques mûris sur les flancs d’un vallon où la Lune ne quitte pas le zénith. Je vous donnerai un collier aux perles couleur de rose et un autre, de rubis jaune d’or, je vous ceindrai le front de coraux précieux semblables à des fleurs sanguines. Nous irons flâner dans les marchés de cités de jaspé dont nul n’a plus souvenance et dans les ports de cornaline, bien au-delà du Cathay. Je vous achèterai une tunique bleue paon damasquinée de cuivre et d’or et de vermeil, et une robe de brocart noir lamé d’orange, tissé par une sorcellerie fantastique, sans le secours de mains humaines, dans d’obscures contrées de malédictions et de philtres.

La dernière incantation

Malygris le magicien était assis sur son trône dans la chambre la plus haute de la plus haute de ses tours, au sommet d’une colline conique qui surplombait le cœur de Susran, capitale de Poseidonis. Construite d’une pierre sombre extraite au plus profond de la terre, cette tour se dressait, menaçante, dépassant toutes les autres et jetant son ombre immense sur les toits et les dômes de la ville, tout comme le pouvoir maléfique de Malygris imprimé sans marque dans tous les esprits de ces habitants.

Malygris était vieux, à présent. Tous ces funestes enchantements, tous les démons horribles ou curieux qu’il tenait en son pouvoir, toute la peur qu’il avait distillée dans les cœurs des rois et des prélats ne suffisait plus à tromper l’ennui mortel de ses jours.  De son trône façonné de l’ivoire de mastodontes et sur lequel l’incrustation de rouges tourmalines et des cristaux d’azur traçaient des runes terribles et impénétrables.

Malygris laissait son regard maussade superbe par le losange de son unique fenêtre aux vitres fauves. Sur sourcils blancs contractés barraient d’une ligne continue le parchemin bistre de sa peau, ombrageant des yeux aussi froids et verts que la glace de banquise s’écoulait. Sa barbe à moitié blanche et à moitié d’un noir traversé de sillon glauque, lui tombaient pratiquement juste aux genoux, dissimulant la plupart des inscriptions aux caractères tordus et entrelacés qui ornaient sa poitrine brodée en fil d’argent sur sa robe violette. Tout autour étaient éparpillés des accessoires de son art : crânes des êtres humains et des monstres, virgule fioles remplis de liquide noire au ambré dont les vertus n’étaient connues que de lui seul, petits tambour en peau de vautours  et crotales en os et en dents de crocodiles, qui servaient à l’accompagnement de certaines incantations.

Le sol de mosaïque disparaissait partiellement sous d’énormes peaux de singes noirs et argentés. Au-dessus de la porte, une tête de licorne ; le refuge du démon familier de Malygris, qui y vivait sous la forme d’une vipère de corail au ventre vert pâle et marbrures de cendre.

De tous les côtés s’empilaient des livres, des volumes anciens reliés en peau de serpent et dont les fermoirs de cuivre étaient mangés par le vert-de-gris.

C’est dans ces grimoires qui peuvent soumettre les démons de la terre et de la lune, les formules magiques capables de transformer ou de désintégrer les éléments. C’est également entre leurs pages que reposaient les runes d’une langue oubliée, parlée jadis en Hyperborée : prononcées à voix haute, ces runes étaient plus meurtrières qu’un poison, ou plus puissantes qu’un philtre.

muse de l'atlantis

S’étend majestueusement
Hors de l’Espace et hors du Temps (Edgar Allan Poe)

Voir aussi :

Partager|