La Lémurie

Clark Asthon Smith

Là, une brèche au milieu du feuillage me permit de voir un spectacle aussi incroyable qu’inattendu. De cette hauteur, j’avais vue sur l’autre rivage de l’île : et voilà que m’apparaissait, le long de la plage incurvée d’un port bien protégée par les terres, une ville entière, avec des toits et des tours de pierre ! Malgré la distance, je voyais nettement que son architecture appartenait à un style qui m’était inconnu. À première vue, j’avais été incapable de déterminer avec certitude si s’étaient des ruines déjà anciennes ou il s’agissait d’une cité habitée. Puis j’aperçus, plus loin que les toits, une série de vaisseaux d’allure étrange, amarrés à une sorte de jetée et dont les voiles orange resplendissaient fièrement au soleil.

Mon excitation était indescriptible. À supposer que l’île fût peuplé, tout au plus, m’étais-je attendu à tomber sur quelques huttes rudimentaires, or je venais de découvrir des édifices qui témoignaient d’un degré considérable de civilisation ! Quelles étaient ces constructions, qui les avait érigées? Autant de questions dont je n’entrevoyais pas les réponses. Redescendant du côté opposé de la colline, je me précipitai en direction du port. À l’ahurissement et à la stupeur qu’avait d’abord fait naître en moi cette découverte se mêlait à présent une avidité bien humaine. Au moins, il y avait des hommes sur cette île ! Cette constatation avait dissipé l’horreur qui égarait mes sens.

À mesure que j’approchais des maisons, je vis qu’elles étaient effectivement très singulières. Mais ce sentiment d’étrangeté que j’éprouvais n’était pas entièrement dû à leurs formes architecturales. Et j’eusse été bien en peine d’en nommer les autres sources, ou d’en définir la nature par le mot comme par l’image. Les maisons étaient construites en une pierre dont je ne me rappelle pas exactement la couleur : ni marron, ni rouge, ni gris, mais une teinte qui, tout en différant de ces couleurs, semblait être composée des trois à la fois.

Par ailleurs, je sais seulement que la ligne générale des bâtisses était basse et carrée, avec des tours, carrées elles aussi. Ce n’est pas là que résidait l’étrangeté, mais bien plus dans une sensation d’être en présence d’une antiquité infiniment lointaine, stupéfiante. Je sus instantanément que ces maisons étaient aussi vieilles que les arbres archaïques et que les plantes et les herbes préhistoriques de tout à l’heure. Elles aussi étaient une parcelle d’un monde oublié depuis des éternités.

Puis, je vis les gens, ces gens devant qui non seulement mes connaissances ethnologiques mais également ma raison allaient déclarer forfait. On en voyait par dizaines, d’une bâtisse à l’autre, et tous semblaient profondément préoccupés par l’une ou l’autre chose. À première vue, je ne compris pas ce qu’ils faisaient ou essayaient de faire. Mais il était manifeste qu’ils le faisaient avec la plus grande gravité. Certains regardaient vers la mer ou vers le soleil, pour revenir ensuite à de longs rouleaux qu’ils avaient à la main, faits d’une matière qui ressemblait à du papier. D’autres étaient rassemblés sur une terrasse de pierre et entouraient un dispositif métallique fort compliqué, assez semblable à une sphère armillaire. Tous étaient vêtus de sortes de tuniques aux tons inhabituels d’ambre, d’azur et de pourpre tyrienne, coupées selon des modèles inconnus dans l’Histoire. En m’approchant, je constatai qu’ils avaient le visage large et aplati, et que leurs yeux obliques annonçaient vaguement le type mongol. Mais, sans que je puisse l’expliquer d’aucune façon, les caractéristiques de leurs traits ne pouvaient être rattachées à aucune des races qui ont existé sous le soleil depuis un million d’années. Et la langue basse, liquide, riche en voyelles qu’ils parlaient n’avait rien en commun avec aucune langue connue.

la lémurie et les runes

…  Et leurs noms étaient écrits en runes hétéroclites de quelque alphabet perdu. Illustration : Univers.GrandQuebec.com

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