La cité morte

Le jour où la Terre trembla

Récit de la grande aventure vécue par Bastin, Bickley at Arbuthnot
1919, When the World Shook, traduction  Jacques Finné

Soudain, la terreur s’empara de moi. Cette immense métropole si bien entretenue était morte. Si elle s’était dressée sur la lune, elle n’eût point paru plus abandonnée. Personne ne déambulait dans les rues, personne ne regardait  depuis les fenêtres. Personne ne marchandait devant les échoppes en pierre, personne ne priait dans le temple. Superbement entretenue, pourvue de tout, presque indemne des attaques du Temps, bien à l’abri des pluies qui ne tombaient jamais, des vents qui ne soufflaient jamais, elle ressemblait pourtant à un immense désert. Quel désert peut mieux donner une impression de vide que l’espace naguère débordant de vie et d’activités? Interrogez tous ceux qui se sont hasardés parmi les villes englouties d’Asie centrale, parmi les ruines d’Anarajapura, à Ceylan, voire parmi les restes de Salamis, sur les côtes de Chypre. Pourtant, de cette ville-ci, émanait quelque chose d’encore plus odieux, d’encore plus terrible – un fantôme de métropole dans les boyaux de la Terre, bâtie pour le bonheur de millions d’êtres humains et aussi parfaite, aussi neuve qu’au jour où elle cessa de les abriter.

- Je ne me suis jamais préoccupé des villes souterraines, clama Bastin, dont la voix criarde résonnait à faire peur dans ce terrible silence. Néanmoins, je trouverais bien dommage que ces jolies constructions tombent un jour en ruines. Je suppose que les habitants ont abandonné cet endroit parce qu’ils préféraient retrouver de l’air frai.

- Pourquoi avoir abandonné cette superbe ville ? demandai-je à Yva.

- La mort est venue chercher ses habitants, répondit-elle non sans solennité. Même ceux qui vivent mille ans finissent par mourir, et, s’ils disparaissent sans laisser d’enfants, c’est la race entière qui périt en même temps qu’eux.

- Tu étais donc la dernière de tout ton peuple ?

- Tu le demanderais à mon père.

Sur cette réponse, elle passa sous une arche massive, et nous invita à la suivre. Le chemin qu’elle choisit nous mena à une vaste cour entourée de murs, au centre de laquelle se dressait une impressionnante coupole de marbre percée d’une porte de métal pâle qui paraissait du platine fusionné avec de l’eau. La porte grande ouverte franchie nous nous arrêtâmes devant la statue d’une femme superbe, exécutée  à la perfection dans du marbre blanc et juché dans une niche de pierre noire. Le corps était drapé, comme si l’artiste avait voulu cacher les formes, et le visage paraissait plus majestueux et plus imposant que vraiment beau. En email spécial et travaillé avec un art suprême conféré aux yeux de la statue. Un regard étrange, presque vivant. Il regardait au-dessus de nous, comme s’il n’avait plus à se préoccuper de la Terre et de ses misères. La femme tendait les bras. Les doigts de la main droite serraient une coupe de marbre noir, et ceux de la main gauche une coupe semblable mais de marbre blanc. De chacun de ces récipients coulaient un mince flot d’eau étincelant ; les deux petites chutes se rencontraient  et se mêlaient un mètre plus bas, environ. Le liquide tombait à l’eau dans le bassin de métal lequel, bien que ses parois atteignissent  trente centimètres d’épaisseur, semblaient se fendiller  sous l’effet de l’érosion. Quelque tuyau, adroitement  dissimulé, entrainait l’eau du bassin.  Tommy, qui gambadait quelque part devant nous, commença à boire de cette eau avec un plaisir plus qu’éloquent.

CITE MORTE

La cité morte : Cette immense métropole si bien entretenue était morte.Illustration : Univers.GrandQuebec.com

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