Fontaine de Jouvence

Insidieusement, l’utopie originelle de Platon est contaminée par le fantastique, le récit allégorique est gonflé par le fabuleux, et l’Atlantide devient le lieu fictionnel des retrouvailles mythologiques, encouragée en cela par les théories occultistes.

Par un étrange retournement, l’Atlantide pécheresse et décadente est idéalisée en une sorte d’éden miraculeux où le temps, et donc la mort, sont en suspens. La déesse-reine Glorian possède le secret de l’immortalité dans Polaris and The Immortals (1917) de C. Stilson, de même que les initiés d’Aztlan la souterraine dans The Vampires of the Andes (1925) de H. Carew, les gouvernements de l’empire de Mo dans « The Boneless Horror » (1929) de D. H. Keller, les Atlanto-Aztéques de The Light in the Sky, les « demi-dieux » de la trilogie de Ch, Magué (Les Survivants de l’Atlantide, La Cuve aux monstres, L’Archipel des Demi-Dieux, 1929-1931) et les Atlantes du Visage dans l’abîme (1931) d’Abraham Merritt, ouvrage qui se distingue des autres par sa peinture originale, poétique, voire humaniste, de l’altérité.              

La littérature atlantidienne propose aussi des variantes de la légende grecque de la « fontaine de jouvence » et fait même incursion du côté du conte de fées, en introduisant un thème associé, celui de l’animation suspendue, utilisé dans ce cas dans un but bien précis ; remédier à l’extinction de la race humaine et transmettre le message des Atlantes aux générations futures. Au motif légendaire de la Belle au Bois dormant correspond celui de l’isolation et immémoriale et quasi divine des Atlantes au sein de la Terre, en attendant le jour de la résurrection.

Des explorateurs modernes, tels des démiurges, parviennent ainsi à ramener à la vie de lointains témoins des splendeurs atlantes dans The Divine Seal (1909) de E. L. Orcutt, Le jour où la Terre trembla (1918) de R. Haggard, Tlavatli (1926) de O. Schulz, ou The Treasure Vault of Atlantis et Troyana (1932) de S. P. Meek. Étroitement associé à ce motif du réveil magique intra-terrestre, le trésor caché est lui-même symbole d’immortalité et de connaissance, que seule une quête périlleuse permet d’atteindre. Les merveilleuses reliques mises au jour par les découvreurs, héritage spirituel des Atlantes, assureront un renouveau éventuel à l’humanité.

Le glissement du mythe platonicien vers le roman fantastique débouche ici sur une thématique du salut, confirmée dans le roman de Meek, par la proposition des Atlantes ressuscités de mettre un terme aux conflits terrestres grâce à leurs pouvoirs secrets.

Mais ce changement radical nécessite chez l’occidental une véritable prise de conscience spirituelle, affirment les survivants atlantes, messies et pacifistes des temps nouveaux. Il faut remplacer cet avatar atlantidien dans le contexte historique de l’époque, alors qu’une inquiétude réelle s’exprimait sous la plume de certains romanciers anticipant les menaces de la guerre future ou exorcisant leur peur à travers les discours teintés de spiritualisme ou d’humanisme.

Aux abords d’une époque troublée, la « Nouvelle Atlantide » prônée par la littérature imaginaire est la transposition consolatrice d’un vœu pathétique : la venue d’un nouvel âge humanitaire et, pour tout dire, l’appel à l’âge d’or adressé aux dépositaires du secret perdu depuis Virgile.

fontaine de jouvence

Peut-on s’attendre à la venue d’un nouvel âge humanitaire ? Illustration : Megan Jorgensen

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