L’Éternel Adam

Par Jules Verne

Première édition : 1910

Les uns en avaient retracé l’histoire, c’est-à-dire celle même de l’humanité tout entière. Ils avaient montré la Mahart-Iten-Schu, la Terre-des-Quatre-Mers, divisée, à l’origine, entre un nombre immense de peuplades sauvages qui s’ignoraient les unes les autres. C’est à ces peuplades que remontaient les plus antiques traditions. Quant aux faits antérieurs, nul ne les connaissait, et c’est à peine si les sciences naturelles commençaient à discerner une faible lueur dans les ténèbres impénétrables du passé. En tout cas, ces temps reculés échappaient à la critique historique, dont les vagues notions relatives aux anciennes peuplades éparses formaient les premiers rudiments.

Pendant plus de huit mille ans, l’histoire, par degrés plus complète et plus exacte, de la Mahart-Iten-Schu ne relatait que combats et guerres, d’abord d’individu à individu, puis de famille à famille, enfin de tribu à tribu, chaque être vivant, chaque collectivité, petite ou grande, n’ayant dans le cours des âges, d’autre objectif que d’assurer sa suprématie sur ses compétiteurs, et s’efforçant, avec des fortunes diverses et souvent opposées, de les asservir à ses lois.

En deçà de ces huit mille ans, les souvenirs des hommes se précisaient un peu. La légende commençait à mériter plus justement le nom d’histoire au début de la deuxième des quatre périodes en lesquelles on divisait communément les annales de la Mahart-Iten-Schu. D’ailleurs, histoire ou légende, la matière des récits ne changeait guère. C’étaient toujours des massacres et des tueries, non plus, il est vrai, de tribu à tribu, mais de peuple à peuple désormais, si bien que cette deuxième période n’était pas, à tout prendre, fort différente de la première.

Et il en était de même de la troisième, close il y avait deux cents ans à peine, après avoir duré près de trois fois autant. Plus atroce encore peut-être, cette troisième époque, pendant laquelle, groupés en armées innombrables, les hommes avaient, avec une rage insatiable, abreuvé la terre de leur sang.

Un peu moins de huit siècles avant le jour où le zartog Sofr suivait la principale rue de Basidra, l’humanité s’était trouvée mûre, en effet, pour les convulsions de vaste envergure. A ce moment, les armes, le feu, la violence ayant déjà accompli une partie de leur œuvre nécessaire, les faibles ayant succombé devant les forts, les hommes peuplant la Mahart-Iten-Schu formaient trois nations homogènes, dans chacune desquelles le temps avait atténué les différences entre les vainqueurs et les vaincus d’autrefois. C’est alors que l’une de ces nations avait entrepris de soumettre ses voisines. Situés vers le centre de la Mahart-Iten-Schu, les Andarti-ha-Sammgor, ou Hommes-à-Face-de-Bronze, luttèrent sans merci pour agrandir leurs frontières, dans lesquelles étouffait leur race ardente et prolifique. Les uns après les autres, au prix de guerres séculaires, ils vainquirent les Andarti-Mahart-Horis, les Hommes-du-Pays-de-la-Neige, qui habitaient les contrées du Sud, et les Andarti-Mitra-Psul, les Hommes-de-l’Étoile-Immobile, dont l’empire était situé vers le Nord et vers l’Ouest.

Près de deux cents ans s’étaient écoulés depuis que l’ultime révolte de ces deux derniers peuples avait été noyée dans des torrents de sang, et la terre avait enfin connue une ère de paix. C’était la quatrième période de l’histoire. Un seul Empire remplaçant les trois nations de jadis, tous obéissant à la loi de Basidra, l’unité politique tendait à fondre les races. Nul ne parlait plus des Hommes-à-Face-de-Bronze, des Hommes-du-Pays-de-la-Neige, des Hommes-de-l’Etoile-Immobile, et la terre ne contenait plus qu’un peuple unique, les Andarti-Iten-Schu, les Hommes-des-Quatre-Mers, qui résumait tous les autres en lui.

Mais voilà qu’après ces deux cents années de paix une cinquième période semblait en voie de gestation. Des bruits fâcheux, venus on ne savait d’où, circulaient depuis quelque temps. Il s’était révélé des penseurs pour réveiller dans les âmes des souvenirs ancestraux qu’on eût pu croire abolis. L’ancien sentiment de la race ressuscitait, sous une forme nouvelle caractérisée par des mots nouveaux. On parlait couramment d’«atavisme», d’«affinités», de «nationalités», etc., tous vocables de création récente, qui, répondant à un besoin, avaient aussitôt conquis droit de cité. Suivant les communautés d’origine, d’aspect physique, de tendances morales, d’intérêts ou simplement de région et de climat, des groupements se formaient qu’on voyait grandir peu à peu et qui commençaient à s’agiter. Comment cette évolution naissante tournerait-elle ?

L’Empire allait-il se désagréger à peine formé ? La Mahart-Iten-Schu allait-elle être divisée, comme jadis, entre un grand nombre de nations, ou du moins, pour en maintenir l’unité, faudrait-il avoir encore recours aux effroyables hécatombes qui, durant tant de millénaires, avaient fait de la terre un charnier ?…

legend ou histoire

… histoire ou légende, la matière des récits ne changeait guère (Jules Verne). Photo : Univers.GrandQuebec.com

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