Dieux oubliés

Monde primordial et harmonieux, l’Atlantide est quand même très fragile et le plus souvent secouée par une crise profonde que provoque l’arrivée d’un visiteur. Dans ce monde manichéen où les forces de la lumière luttent contre celles des ténèbres, le représentant de la civilisation occidentale se porte instinctivement vers les victimes de l’injustice, le triomphe du héros devant coïncider avec l’annihilation des puissances du mal.

En termes romanesques, l’éternelle Atlantis, fidèle au culte solaire, est menacée par un dieu ou une déesse sataniques, liées en général à la figure du serpent, symbole récurrent de la fiction atlantidienne (The Treasure of Atlantis, The Power of Ula, Mesua, The Light in the Sky, The Face in the Abyss, etc.). Selon un schéma fréquent dans ce genre de fiction, les forces du mal qui ont usurpé le pouvoir sont combattues et finalement terrassées par le visiteur de l’extérieur qui se mue en héros solaire).

La guerre civile prend un tour allégorique dans La Ville du gouffre de Conan Doyle. Le professeur Maracot va affronter « Baal-Seepa », dont le nom rappelle à la fois le terrible dieu phénicien Baal, le Serpent lié à Satan et le dieu hindou de la destruction, Siva (Seepa). L’Atlantide et l’humanité ne seront sauvées que parce que le professeur Maracot se trouve possède par une entité non humaine, l’esprit d’un saint homme d’Atlantis qui va lui octroyer les pouvoirs psychiques qui triompheront du Seigneur à la Sombre Face. Ironiquement, Conan Doyle, apôtre du spiritisme, métamorphose son héros en porte-parole de l’irrationnel. Nouveau héros des temps modernes, le savant quitte sa défroque matérialiste pour endosser un habit de lumière mythique.
Maracot ne fait que répéter la geste de Polaris, sorte de Tarzan des glaces, qui parvient à débarrasser la cité d’Adlaz de l’esprit du mal. La quête du Polaris au pays des Immortels ne fait elle-même que réitérer l’épopée de Gilgamesh parti vers les confins de la Terre, à la recherche du légendaire Outnaoishtunem le seul mortel au monde qui n’ait jamais pu échapper à la mort. Le désir de retrouver l’ancêtre mythique, survivant du Déluge, est réactivé dans le héros moderne en quête d’Atlantides survivantes ayant préservé leur magie. Mais comme Gigamesh, nos héros n’ont droit qu’au seul privilège accordé par les dieux de jouir provisoirement du « paradis perdu », car celui-ci est voué à la destruction prochaine. L’immortalité est un monopole divin.

Le combat contre les forces du mal prend souvent la forme d’une joute violente opposant le héros à la déesse démoniaque et tentatrice. L’Épopée de Gilgamesh nous rappelle qu’Ishtar, ennemie déclarée du héros, le poursuite de sa rancune, comme Héra poursuivra Hércules, pour s’être offerte à lui sans succès.

Or, plusieurs romans atlantidiens conservent le souvenir mythique de cette opposition, notamment les quatre histoires de Tarzan où E.R. Burroughs évoque la « Cité d’Or » d’Opar, colonie abandonnée d’Atlantis, où règne une grande prêtresse du nom de La, qui menace de sacrifier Tarzan aux dieux oubliés.

Ainsi se dessine la figure inquiétante d’une femme orgueilleuse, déesse de la mort et de sang, et grande dévoreuse d’hommes. Sous ses visages multiples, on la reconnaît derrière Tor Ymmothe, la reine bestiale de The Last Lemurien (1898, G. F. Scott), la sorcière naine à la tête de ses hommes-léards dans the Marbles Catskin, la Méduse dévoreuse et paralysante du roman de Visiak, Medusa, ou les terribles « lamies », femmes-serpents recréées par Clarck Ashton Smith.

Presque toujours, le héros accorde ses faveurs à une sorte de vierge solaire qui contraste avec l’image de la femme fatale. Dans La Lune des Crânes, Solomon Kane retrouve l’innocente Marylin sur le point d’être sacrifiée aux divinités de la cité diabolique de Negari. Prisonnier d’êtres bestiaux qui ont anéanti le peuple et les cultes atlantes, Kane est présenté à la reine Nakari en qui il reconnaît la légendaire Lilith, nymphe vampirique qui tenta de séduire Adam et engendra des créatures fantomatiques.

Les Liliths atlantidiennes symbolisent les passions ténébreuses et malfaisantes, ainsi que les forces démoniaques et castratrices ; c’est, par exemple, la grande déesse Mudra dans Mukaru (1930) de Muriel Bruce, mais ce sont aussi Ula, Glorian, Rhana, Nakari ou Médusa.

Atinea, dans l’Atlantide de Pierre  Benoît, incarne l’archétype le plus connu de la femme dévorante. On connaît l’histoire de cette ultime souveraine de l’Atlantide dont le charme conduit un officier à tuer son compagnon, intrigue popularisée maintes fois par le cinéma. Sous son aspect positif, on reconnait la Lilith éprise d’absolu, initiatrice et médiatrice, déesse de la connaissance, chez l    A « géniale » Melléna dont l’ambition précipite la fin de l’Atlantis (Jean Carrère), chez la Mère-Serpent qui sauvera finalement Graydon, lui permettant de s’enfuir avec la douce Suarra dans le Visage dans l’Abîme (Merritt), ou chez Aélita dans le roman d’Alexis Tolstoï. Salomés atlantidiennes ou Liliths des édens africains de Haggard (Ayesha, Stella, Juanna, etc.), elles sont les multiples avatars de la Grande Déesse, la Déesse Blanche, dont Robert Graves conte la renaissance.

myth atlantidien

Les romanciers des mondes perdus contaminent le mythe originel de la création, c’est impardonnable (Megan Jorgensen). Illustration : Mégan Jorgensen

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