De la quête à la conquête

En fait, de la quête à la conquête il n’y a qu’un pas. Au temps de la grande expansion européenne, l’explorateur a vocation à devenir colonisateur (au grand dam de toutes les Atlantides comme de tous les mondes perdus.

Dans The Hidden City, le héros colonosateur devient conseiller financier de la cité d’Atzlan, après avoir évalué les quantités d’or à exploiter et ouvert l’Atlantide aux pionniers du monde extérieur.

Encore plus tragique est le dénouement d’Atlantis, lorsque le reste du monde se coalise pour détruire le paradis utopique de la Nouvelle Atlantide. Le héros de The Scarlet Empire s’échappe en provoquant la mort de cinq millions d’Atlantes.

En revanche, d’autre œuvres sur l’Atlantide, plus nombreuses, mettent l’accent sur la menace pesant non seulement sur les visiteurs, mais sur la civilisation que les renvoie (renversement de la dialectique). Déjà, dans A Bit of Atlantis Erskine montrait que le viol du sanctuaire atlante avait pour corollaire impitoyable la destruction finale de l’île. Dans « Le Temple », de H. P. Lovecraft, un sous-marinier allemand, prisonnier des profondeurs, est témoin de la survivance du peuple atlante. Point de merveilles, seul subsiste le choc fatal de « ce secret silencieux des flots insondés, des siècles innombrables ». Dès lors, la révolution équivaut au chaos mental et à la mort.

La dialectique sous-tendant le thème atlantidien (isolement-résurgence-menace) peut être envisagé comme le reflet du climat irrationnel qui bagne l’Occident pré-nazi. Si la terreur réside dans l’indicible chez Lovecraft, elle prend un aspect mythique, sinon religieux chez Merritt et A.C. Doyle.

Le visage dans l’abîme, paru en 1923 décrit le voyage de Nicholas Graydon dans une vallée inconnue proche du prestigieux site de Machu Picchu, et la découverte d’un monde perdu, Yu-Atlanchi. Dans un premier temps, Graydon s’éprend d’une jeune femme, Suarra, puis ses acolytes sont éliminés par Nimir, le seigneur du Mal : Graydon, épargne, jure de revenir pour retrouver sa campagne.

Dans un deuxième temps, il s’agira de la lutte acharnée entre Nimir (qui fut jadis condamné par les Anciens à être enfermé dans un monstrueux visage de pierre, sculpté dans la muraille d’une caverne, et Adana, la Mère-Serpent, l’un de ses juges. Graydon, ne volant pas abandonner son corps à Nimir, s’oppose farouchement à sa puissance diabolique, aidé par la Mère-Serpent et son amour pour Suarra.

La lutte entre Nimir « à la Face sombre », « image d’un titan luciférien, enchaîné et brûlant de reconquérir son royaume, évoque celle de Maracot conte Baal-Seepa, le « seigneur à la Sombre Face dans la ville du Gouffre d’A. Conan-Doyle. Nimir et Baal-Seepa, deux figures sataniques qui anticipent dans la fiction le tragique avènement de l’Ordre Noir.

Si Doyle emprunte sa figure du mal à la mythologie babylonienne, si Howard emprunte à la fureur combattante des Germains et des Scandinaves le berserkir dont il va doter ses surhommes,  Merritt multiplie les allusions aux Ases, Loki et au Ragnarok, qui prennent un relief tout particulier dans le contexte idéologique des années 1920-1930 (retour de l’irrationnel, éloge de l’aryanisme, etc.).

Il est significatif que l’avant-dernier chapitre du Visage dans l‘abîme s’intitule Ragnarok à Yu-Atlanchi. À la tête des Ases, Graydon engage la bataille finale contre Nimir-Loki, « sous un ciel d’où tomberont des ombres glacées qui se battront contre des formes de feu, conformément à l’eschatologie nordique. On ne peut s’empêcher alors de faire un parallèle entre le Ragnarok littéraire de Merritt et le Crépuscule des dieux musical de Wagner, dont les maîtres du IIIe Reich ne cesseront de faire l’éloge.

Seule concession à la fiction, le Destin des Puissances s’accompagne de la seule destruction des forces du mal. Toutefois, subsistent dans l’esprit du lecteur la menace lancée au monde par Nimir, ainsi que l’avertissement de la Mère-Serpent à une humanité pervertie par le matérialisme.

(D’après Lauric Guillaud)

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Le Destin des Puissances s'accompagne de la destruction des forces du mal. Illustration : Megan Jorgensen

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