Le théâtre universitaire de Buenos Aires

On sait combien les élites sud-américaines ont été attachées à la France, au siècle passé. Mais on sait peut-être moins que le théâtre, et spécialement les « tournées » qu'effectuaient les troupes françaises, ont contribué, pour une part importante, au développement et au maintien de notre prestige en Amérique latine. Sans doute, ces troupes étaient souvent composées d'acteurs obscurs à la tête desquels brillaient une au deux vedettes. Sans doute, aussi, leurs répertoires offraient un mélange déconcertant. Mais il faut, pour juger équitablement ces tournées, songer combien il est difficile d'arracher de Paris une troupe homogène et de l'entraîner dans un voyage lointain et fatigant, où il faut, dans chaque ville, jouer tous les jours deux pièces différentes, en répéter une troisième et mêler tous les genres pour tenir en éveil l'attention lu public qui absorbe, au rythme de trois soirées par semaine, ce que les Parisiens ont applaudi durant les quatre ou cinq dernières années.

Malgré ces inconvénients, les troupes françaises étaient un des principaux véhicules de notre influence, et leur représentations, à Buenos Aires en particulier, étaient, avec l'opéra, le grand événement de la saison. Toutes les familles de l'élite mondaine, qui était aussi l'élite intellectuelle et politique du pays, s'y abonnaient et lors que le rideau se levait devant une salle brillante, les comédiens savaient que la plupart des spectateurs comprenaient parfaitement le français et que beaucoup même avaient visité Paris.

Les tournées françaises constituent donc une tradition fort ancienne en Argentine. On signale qu'en 1865 le théâtre Franco-Argentin « Bouffes Parisiens » de « Madame Irma » avait déjà un grand succès, et cette troupe obscure n'est certainement pas la première.

Mais les grandes dates sont celles de la première tournée de Sarah Bernhardt, en plein éclat, au théâtre Politeama, en 1886, avec un répertoire où figuraient Racine, Hugo, Scribe, Legouvé, Dumas fils, Sardou, Meilhac et Halévy. Puis ce fut Coquelin aîné faisant applaudir Molière et Rostand en 1889. Sarah et Coquelin reviendront, l'une à deux, l'autre à trois reprises. Il y eut aussi André Antoine dans la salle de l'Odéon, en 1903; Marguerite Moreno, en 1906; Réjane, en 1907; le Bargy et son Théâtre d'Amour en 1908;vAlbert Lambert, en 1909; Lugné Poe,vavec Suzanne Després et Cora Laparcerie,ven 1910; Marthe Régnier, env1911, Lucien Guitry, André Brûlé et combien d'autres …

Après la guerre de 1914-1918 la tradition reprit, et le public de Buenos Aires applaudit Cécile Sorel, M. Thérèse Piérot, Gaby Morlay, Jeanne Boitel, Germaine Dermoz, Véra Sergine, Victor Francen, Féraudy, Victor Boucher, Jean Marchât, Henri Rollan, Roger Gaillard, beaucoup d'autres, et les saisons françaises culminèrent avec la visite de la Comédie Française en 1939 (Gisèle Casadessus, Marie Ventura, Lise Delamare, Fernand Ledoux, Pierre Bertin et Maurice Escande) et, en 1940, la tournée de la compagnie Louis Jouvet. Pendant l'occupation, plusieurs artistes français renommés, Rachel Berendt, Falconetti, Madeleine Ozeray, José Squinquel, demeurèrent à Buenos Aires et montèrent des spectacles, chacun de leur côté.

En apparence, donc, rien n'était venu restreindre le rayonnement du théâtre français en Argentine : les saisons se succédaient, tantôt brillantes, tantôt plus ternes, mais toujours suivies par le public fidèle des abonnés. Pourtant, les choses avaient profondément changé.

L'Argentine de 1930 n'était plus celle de 1890; une classe moyenne nouvelle s'était formée, issue de l'immigration massive d'es quarante dernières années. A côté des grands propriétaires fonciers, des richissimes « estoncieros » dont les familles passaient, des mois et souvent des années en Europe et surtout en France, une nouvelle bourgeoisie, entreprenante, active, s'élevait rapidement et occupait des situations de premier plan dans tous les domaines. Et ce qu'il importe de souligner c'est que l'influence française était beaucoup plus faible dans cette nouvelle élite. Moins d'institutrices françaises dans les familles, moins d'études dans les collèges religieux français, moins de voyages en France, moins aussi d'abonnement aux saisons dramatiques françaises. Chaque année, les mêmes vieux habitués se retrouvent aux spectacles français du « Teatro Odeon »; mais la jeunesse y est de plus en plus rare. C'est là un aspect particulier de la crise générale de l'influence française en Amérique latine.
Le théâtre universitaire Franco-Argentin est précisément une tentative, modeste mais efficace, pour remédier à cette situation. Déjà, depuis quelques années, les troupes de passage organisaient des « matinées classiques », pour reprendre contact avec la jeunesse studieuse. Mais ces spectacles étaient rares, composés sans souci pédagogique et sans entente préalable avec les écoles et les Facultés; en outre, malgré les prix spécialement réduits, ils restaient relativement chers et peu accessibles à la masse des élèves.

Ne serait-il pas possible de constituer un groupe permanent d'amateurs recrutés parmi les étudiants français résidant en Argentine, ou parmi les Argentins ayant fait des études spéciales de français (professeurs ou futurs professeurs de français) et, avec cette troupe, de monter des spectacles directement liés au programme des études françaises en Argentine et de les jouer gratuitement devant les élèves des Collèges et des Universités? Telle est la question que je posai à mes élèves de l'Institut Français. Plusieurs répondirent avec enthousiasme à cet appel et constituèrent un premier noyau auquel vinrent se joindre des élèves du Collège Français et des étudiants ou des professeurs argentins de l'Institut des Langues Vivantes ou de l'Institut du Professorat. L'Association Argentine des Professeurs de langues Étrangères, vivement intéressée par le projet, se chargea de toutes les démarches auorès des autorités argentines et des établissements d'enseignement.

Notre théâtre universitaire s'inspirait de l'exemple des « Théophiliens », troupe d'étudiants organisée et dirigée avec le succès que l'on sait par l'illustre Gustave Cohen, professeur à la Sorbonne. Comme les « Théophiliens » nous avons voulu, pour la première année, présenter un spectacle médiéval.

Notre programme se composait du « Miracle de Théophile », dans l'admirable adaptation de Gustave Cohen, précédé de « La Farce du Cuvier ». Chacun se mit à l'ouvrage. Les décors et les costumes furent dessinés et la mise en scène établie avec autant de compétence que de dévouement par Oélie Rémv. Le décor simultané du « Miracle » fut en particulier projeté et exécuté avec un grand souci de fidélité. La critique s'accorda également à louer l'harmonie des couleurs allant selon une progression bien étudiée, du bleu céleste du « Paradis » au rouge sombre de l’« Enfer ».

M. Albert Wolff, qui séjourne en Argentine depuis l'Armistice, voulut biense charger de la musique de scène qu'il composa spécialement d'après les indications de Gustave Cohen et dont un artiste argentin écrivit justement: « musique qui fleure l'encens, musique de vitrail ». Madame Qaude Revel et MM. Felipe Romito et Paul Breval, du grand opéra de BuenosAires, ainsi que plusieurs membres du choeur de ce théâtre assurèrent gracieusement l'exécution de la partie chantée. Enfin, l'Association Argentine des Professeurs de Langues Etrangères obtint, pour notre troupe, la première scène officielle argentine, celle du « Théâtre National de Comédie » qui nous fut cédée pour quatre représentations, qui eurent lieu le 29 août, le 1, 6 et 8 septembre, au coeur de la saison d'hiver et au lendemain des grandes manifestations suscitées à Buenos Aires par la libération de Paris.

L'entrée, entièrement gratuite, était réservée aux professeurs et aux élèves des Facultés, Collèges, Lycées, écoles normales ainsi qu'aux établissements français d'enseignement. Bien que la salle du Théâtre National de Comédie compte un peu plus de mille places, la presque totalité des entrées aux quatre représentations fut distribuée en moins de deux jours. Les représentations eurent lieu devant des salles combles, composées presque exclusivement d'un public scolaire, attentif et enthousiaste. Les loges, réservées aux personnalités, fonctionnaires et membres de l'enseignement furent également demandées et, si la salle avait été disponible, plusieurs représentations auraient pu être répétées avec un succès semblable.

La presse a accueilli ces spectacles avec une sympathie très vive et les critiques ont été unanimes à y voir un des événements marquants de la saison dramatique. Je n'ose reproduire ici des opinions sans doute excessivement élogieuses et indulgentes. Les professeurs et les fonctionnaires du ministère argentin de l'Instruction Publique et de la Commission Nationale de Culture s'accordèrent de leur côté à souligner la valeur pédagogique des spectacles. Ils intéressent directement les étudiants et les professeurs désireux d'arriver à prendre part, comme acteurs, aux représentations. Ils constituent ensuite et surtout, des leçons de littérature, des explications de texte, vivantes, directes et attrayantes. Ils donnent enfin au jeune public qui les suit, le goût du théâtre français et les amène ainsi à assister aux représentations données par nos troupes professionnelles.
Je crois donc qu'il convenait de signaler cette expérience. Elle prouve en effet, d'une façon décisive, que la jeunesse des pays d'Amérique latine est toute prête à aimer et à applaudir le théâtre français : il suffit d'aller à sa rencontre.

(La Revue Argentine)

Simone Garma, texte publié en septembre 1946 dans L`Action universitaire, Université de Montréal.

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« S'il y a un endroit où tout est possible c'est le théâtre. » (Christophe Huysman, auteur dramatique et acteur français). Photo : © Univers.Grandquebec.com

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