Las Heras

Au milieu du XXe siècle, on pouvait voir encore un potager, pan de campagne oubli. Par la croissance urbaine de Buenos Aires, jouxtant le boulevard moderne de Las Heras. Au coin de Las Heras y Lafinur, là où se dressent aujourd’hui un supermarché et des appartements de luxe, un immeuble grisâtre et composite servait de dancing. Sous le premier gouvernement de Juan Domingo Peron, le salon fut fermé et transformé en club sportif des PTT, ouvert à touts, avant de disparaître à son tour.

La rue de Las Heras était un lieu de vie et un agent de la circulation, planté au carrefour des immeubles, surveillait les enfants qui jouaient en bandes sur les trottoirs. En signe de gratitude, une mère ou une grand-mère lui donnaient un sandwich ou un biscuit, qu’aucun règlement ne l’empêchait de dévorer. L’un des lieux de ralliement des enfants était l’angle de Lafinur et Cabello.

À une rue de Las Heras se dressait une belle maison de style néocolonial qui ressemblait à un palais d’Estrémadure. Ce centre pour non –voyants fut consacré foyer de transit dirigé par la branche féminine du péronisme. Avec le temps, le crépi s’écailla, les rosiers disparurent et des inscriptions recouvrirent les murs de la demeure.

La plus grande agitation avait lieu le dimanche lors des grands matchs, lorsque les partisans de River Plate passaient en camion, hurlant leur victoire, ou bien lorsque les commentateurs annonçaient à la radio «  Goooool… », ce cri interminable qui tardait à s’estomper dans l’air et qui donnait le frisson.

Quelques bruits anormaux ébranlaient le quartier de Las Heras à l’époque : une auto qui s’écrasait contre le rideau de fer d’un cordonnier; une bombe éclatait à deux cents mètres de là dans un local de la Marin argentine – l’un d’une longue série d’attentats… Dalia, l’éléphant du zoo, était devenue folle à force de vivre enfermée. Après avoir émis un barrissement terrifiant dont les voisins se souvenaient pendant longtemps, l’animal tordait les barreaux avec sa trompe et réussissait à quitter son enclos, manquant de peu d’écraser le gardien. Des gendarmes durent l’abattre, non sans mal, et les enfants pleurèrent longtemps leur vieille amie, sur le dos de laquelle tous s’étaient promenés. L’éléphante abattue fut remplacée par un pachyderme triste, qui ne fit jamais parler de lui.

Outre des Galiciens, des Napolitains, des Espagnols, des Croates, des juifs d’Europe centrale, des Polonais, des Syriens, des gitans Rom, la rue abritait des Anglais, qui avaient construit une jolie maison blanche sur les décombres d’une ancienne demeure collective. À cette époque, les quartiers étaient encore cosmopolites et socialement mélangés : la rue avait ses classes moyennes et ses foyers populaires, flanqués par la zone de la grande bourgeoisie de l’avenue Libertador.

plaza las heras

Plaza Las Heras. Photo : © Univers.GrandQuebec.com

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