Evita

Lorsqu’Evita commence à appliquer son programme de justice sociale, des milliers de gens déferlent dans la capitale pour lui demander une faveur, après de longues queues qui durent parfois des journées. Pour ceux qui ont vécu dans un dénuement extrême, Evita est plus qu’une mère, une véritable sainte qu’ils vénèrent.  Les réclamations sont raisonnables : une prothèse pour un malade, une petite maison pour remplacer celle qui a brûlé, une machine à coudre, un poste d’institutrice pour une sœur au chômage…

Le pays a accumulé des réserves importantes après la Deuxième guerre mondiale. Ses devises sont augmentées cinq fois. Cette situation continue de s’améliorer jusqu’en 1950, grâce aux bonnes récoltes et à la pénurie qui règne en Europe. Forte de ces richesses, Evita agit, bousculant les lenteurs du passé. Son action apporte un bienfait réel aux plus démunis. Elle accélère des réformes et des lois sociales : des pensions pour les retraités, le vote des femmes, des hôpitaux, des écoles, des cadeaux pour les enfants pauvres, des colonies de vacances. Des scènes se multiplient qui relèvent davantage du registre religieux que du politique : caresses aux enfants galeux et aux vieillards décharnés, baisers aux syphilitiques. Elle visite les cités misérables, les bidonvilles, situés dans des zones les plus éloignées. À Villa Soldati, saisie par l’horreur, elle annonce qu’elle relogera tout le monde et ordonne à la population de quitter les lieux sur-le-champ, sans rien importer. Dès que les cars lui sont emmenés, Eva fait tout brûler et attend que le feu ait consumé les derniers vestiges pour que personne ne soit tenté d’y retourner.

Mais Eva Peron sait déjà que ses jours sont comptés et qu’elle doit faire vite. Elle travaille sans relâche, faisant construire des logements sociaux, des cités de transit, des habitations de loyer modique à la périphérie de Buenos Aires, cités ouvrières bientôt saccagées par l’incurie. Elle crée aussi des centres sportifs pour les jeunes déracinés et reçoit le soutien d’un champion des courses, Juan Manuel Fangio. Elle rachète également des journaux.

Le destin d’Evita, rongée par un cancer et épuisée par sa tâche, est bien connu. Des rumeurs circulent sur la maladie et on chuchote « de source sûre » qu’elle n’en a plus pour longtemps, qu’elle est « fichue ». À l’époque, ce drame se déroule dans les rumeurs, du moins pour tous ceux qui ne sont pas dans le secret des puissants. La télévision n’existe guère et c’est dans les actualités cinématographiques que les Argentins découvrent le visage émacié d’Evita, que l’on dit frappée d’anémie. C’est encore dans les actualités que l’on peut suivre la tension dramatique de la Journée du Renoncement. Ce jour-là, sur les instances de Peron et de l’armée, Evita doit refuser de se présenter aux élections de 1952 aux côtés de son mari. Les syndicats le lui ont demandé et les clameurs ouvrières qui s’élèvent de la place contrarient visiblement le général Peron.

Lors de sa dernière apparition, le 4 juin 1952, son bras squelettique sort de la manche de son manteau, et la gravité de son mal ne peut plus être occultée. On ignore qu’Evita est attachée à un support caché sous sa fourrure, afin de pouvoir tenir debout dans sa voiture décapotable.

Dans les jours suivants, la foule se rassemble autour du palais présidentiel et prie pour cette femme distinguée. Des autels s’élèvent aux coins des rues. Les syndicats organisent une messe publique devant l’Obélisque. Éva Peron s’éteint le 26 juillet 1952.

L’explosion de douleur est bouleversante. Pendant quinze jours, le peuple s’incline devant le cercueil et lui rend un dernier hommage. Les conscrits sont mobilisés pour distribuer des boissons chaudes et des soupes à des milliers de gens qui font la queue sur des kilomètres afin de dire adieu à leur idole à travers la vitre de son cercueil. Eva Peron est déjà auréolée comme une sainte…

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Monument à Eva Peron. Photo : © Univers.GrandQuebec.com

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