Carlos Gardel

Le grand chanteur de tangos

Après l’éclosion d’une musique populaire jouée dans les bistrots louches, le tango gagne tous les milieux. Le tango chanté, dont les paroles proclament la trahison d’une femme et la solitude d’un homme abandonné, apparaît et Carlos Gardel en sera l’expression la plus palpitante.

Il fera d’abord un morceau inoubliable de Ma nuit triste (Mi noche triste) de Pascual Contursi, un parolier de talent. Le protagoniste principale de cette chanson est la ville de Buenos Aires, avec ses peines et ses idéaux. L’homme pleure le départ d’une Française qu’il entretenait dans un studio décoré par la maison Maple – celle qui équipe les jeunes ménages qui s’installent. Cet homme s’exprime en argot, mais la fluidité de sa phrase enlève tout soupçon de vulgarité. Le voyou méprisant cède la place à un pauvre type, un cocu berné par une femme de mauvaise vie. Grâce à Gardel, Ma triste nuit remporte un succès éclatant et inaugure un genre de chansons qui sont une véritable chronique urbaine.

Malgré le succès de cet hymne à l’amour, Carlos Gardel n’est pas encore un mythe, mais les principaux ingrédients de sa légende sont déjà là.

Le mythe de sa naissance est discuté un peu partout : Est-il français ou uruguayen ? Le chanteur s’est plait à brouiller les pistes, bien qu’il semble admis aujourd’hui, qu’il est né à Toulouse, en France, de père inconnu. Ill ne pouvait peut-être avoir ouvertement ses origines françaises sans être considéré comme déserteur. Mais comment expliquer que sa mère, l’humble repasseuse Berthe Gardès, ait quitté la France pour une ville comme Buenos Aires à la réputation si détestable ? Personne ne le saura jamais.

À Buenos Aires, à l’école primaire de Balvanera, l’enfant Carlos se lie d’amitié avec Ceferino Namuncura, un Indien Araucan qui sera fameux pour ses miracles. Il aura à l’adolescence une fiancée qu’il n’épousera jamais. Plus tard, au faîte de sa gloire, on lui prêtera des maîtresses parmi les plus belles stars du cinéma, mais l’homme semblera préférer l’amitié à l’amour, sont quartier portègne au clinquant hollywoodien.

Quelle que soit la vérité, l’essentiel de fils naturel Gardel tire une grande partie de sa popularité, parce tous les enfants d’immigrés et les marginaux s’identifient à lui, mais les riches aussi,, parce que cet homme du Rio de la Plata triomphe en Europe et en Amérique, côtoie les grands de ce monde et est habillé avec une élégance impensable.

Le sourire de Carlos Gardel perce l’écran, sa voix qui coule sans effort atténue l’amertume distillé par Discépolo. Aux États-Unis le chanteur est devenu une vedette de premier rang ; En France, il tourne Les Lumières de Buenos Aires, une contribution à la mythologie de la ville, dont le nom reste lié à la débauche et à la traite des Blanches, même si celle-ci a été supprimée légalement en 1930.

Sans renier les tournures argotique, Gardel épure son langage, jugé trop hermétique pour s’imposer sur la scène internationale. Il réussit ainsi le tour de force de créer un tango universel sans le couper de ses racines.

Il lance à la gloire le tango Silence qui s’inspire du drame de Mme Paul Doumer, qui a perdu ses enfants dans la Première guerre mondiale. La France et la guerre sont présentes, à la manière d’une image estompée dans la mémoire d’un immigrant et l’essentiel du trame se condense autour de cinq frères, les fils d’une « sainte », qui « partent tous les matins à l’atelier ». Ils n’hésitent pas à accomplir leur devoir de citoyens lorsque la France sera en danger. Finalement « la pauvre vieille » se retrouvera toute seule « avec ses cinq médailles ».

C’est avec Volver, le tango du « retour », son œuvre la plus pure, que Gardel devient à jamais le poète des déracinés.

Il semblait éternel, sans âges ni soucis. La nouvelle de sa disparition, dans un accident d’avion à Medellin, en Colombie, le 24 juin 1935, frappe de stupeur. Les circonstances de ce drame sont confuses. A-t-il tué le pilote, en voulant tirer sur son parolier, Alfredo Le Pera, avec qui il venait de se disputer? A-t-il eu une erreur de pilotage due à une mauvaise transmission? Ces question ont épaissi le mystère d’une vie déjà marquée par des origines énigmatiques.

La dépouille du chanteur parcourt les routes colombiennes jusqu’au port de Buenaventura, et de là est transportée en bateau jusqu’à Montevideo, où elle n’arrive qu’en février 1936. Après une halte dans la capitale de l’Uruguay, le corps arrive à Buenos Aires, où des milliers de personnes accourent pour rendre un dernier hommage à leur idole. Il y a des sanglots, des bousculades, des crises d’hystérie. Beaucoup restent dans la rue sans pouvoir entrer dans la chapelle ardente installée dans le stade du Luna Park, situé au début de l’avenue Corrientes.

Le lendemain, une voiture noire, tirée par huit chevaux, conduit la dépouille de Gardel le long de Corrientes jusqu’au cimetière de Chacarita. Des gauchos à cheval se joignent au cortège funéraire. Toute la ville pleure la mort de Carlos Gardel (à l’exception de Jorge Borges qui ne l’aima jamais).

La ferveur populaire transforme la figure de Gardel en mythe. Carlitos annoncera les publicités de gomina et de yerba mata, il sera présente portant le costume de l’homme de la campagne, de gaucho ou de prince arabe, et la statue de la Liberté de New York empruntera son effigie à l’occasion d’une émission consacrée aux Argentins des États-Unis. Grâce au montage, on retrouvera son visage souriant au milieu des Beatles. Alors qu’il était plutôt de droite, il apparaîtra sur les murs avec une barbe de guérillero. Sur les murs écaillés, un Gardel en poster sourit à l’assistance, entouré des joueurs de l’équipe d’Huracan. L’amélioration des enregistrements produira un dernier miracle, celui de le faire chanter chaque jour de mieux en mieux.

carlos gardel

Le sourire éclatant de Carlos Gardel, incarnation du citadin. Photo : © Univers.GrandQuebec.com

monument à carlos gardel en buenos aires

Monument à Gardel en face du centre de shopping el Abasto. Photo : © Univers.GrandQuebec.com

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