Terra Incognita

Vers le milieu du XVe siècle, un courant se dessine en Europe : bon nombre d’Européens se refusaient à accepter l’interdiction permanente qui les frustrait de l’accès aux pays fabuleux situés au sud et à l’est de l’Europe. Remise de la peste noire, économiquement forte, l’Europe cherchait des débouchés commerciaux. Un apport de métaux précieux était absolument indispensable au bon fonctionnement du système financier du continent.  D’autres facteurs jouaient aussi : l’extension des zones de pêche était souhaitée ; le désir de convertir les païens au christianisme constituait un mobile particulièrement important. Tout était donc prêt pour l’entrée en scène des Portugais qui, sous l’impulsion d’un homme remarquable, le prince Henri le Navigateur, fils aîné du roi Jean 1er, allaient se lancer dans une série de brillantes expéditions le long des côtes d’Afrique.

Âgé alors de vingt-et-un ans, le prince Henri, grand et bien musclé, blond, parce que d’origine anglaise par sa mère, s’était distingué en 1415, lors de la prise par les Portugais de la ville de Ceuta, sur la côte marocaine. Les marchands de Ceuta l’avaient renseigné sur les routes d’or, qui, à travers le Sahara, aboutissaient au Maroc. Le désir de pousser vers le Sud aiguillonnait donc le prince.

Conquérir le Maroc, avec ses montagnes et ses déserts, était – il s’en aperçut vite – hors de question pour un pays relativement petit. En revanche, le Portugal, tourné vers la mer, disposait de moyens maritimes qui lui permettaient de saisir ce trafic à son point de départ, dont la position présumée se trouvait dans les parages du golfe de Guinée.

Le prince Henri se fixa deux objectifs : contrôler à la source le commerce de l’or, de l’ivoire, des esclaves, des espèces (du poivre) ; entrer en contact avec le prêtre Jean dans un esprit de croisade afin de débarrasser, avec son aide, une fois pour toutes, l’Afrique du Nord et la Terre Sainte de l’influence des musulmans.

En conséquence, le prince fonda à Sagres, sur la côte portugaise, une communauté d’érudits spécialisés dans les études géographiques. Les connaissances qu’ils accumuleraient devraient être transmises aux capitaines des navires portugais.

Apparemment, l’exploration de la Côte d’Afrique n’offrirait guerre de difficultés matérielles à des marins, habitués aux tempêtes qui balayaient le littoral portugais, mais il leur faudrait surmonter beaucoup de difficultés et de grands obstacles d’ordre psychologiques. En effet, une croyance largement répandue voulait que la vie fût impossible sous l’équateur. Le cap Noun, pour 29e de latitude Nord, tirait son nom du fait qu’aucun des marins que le doublait, ne pouvait survivre, croyait-on. Au-delà, la mer bouillonnait et brûlait tous ceux que les rayons du soleil, tombant à la verticale n’avaient pas transformé en Noirs.

Plus loin encore s’étendaient les antipodes, où, selon certaines autorités religieuses, seuls les monstres pouvaient survivre. Tous les hommes descendant d’Adam, et aucun être humain ne pouvant franchir les tropiques, la Terra incognita n’abritait évidemment que des monstres. Autre élément de dissuasion : d’aucuns croyaient que l’Afrique était reliée à cette Terra incognita, et qu’il était impossible de la contourner.

monstres de la sibérie

Des êtres de légende : Cette gravure d’un manuscrit français dépeint d’une façon typique les vues fantaisistes des Européens, relatives aux habitants des terres lointaines. L’un a le visage au milieu de la poitrine, l’autre les pieds suffisamment grands pour l’abriter de leur ombre ; cet autre encore ne possède qu’un œil. Les faibles afférant à de tels êtres les faisaient vivre le plus souvent en Asie, au milieu d’un continent qui renfermait, croyait-on, d’immenses trésors, des merveilles naturelles, et où la magie avait cours. (Monstres de Sibérie, Livre des Merveilles, paru en 1375)

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