Relations avec les indigènes

En jetant l’ancre devant une terre inconnue, il importait de faire bonne impression sur les indigènes, de montrer sa force et de les rassurer à la fois. Aussi, pour peu que l’équipage en eût la force et le temps, on hissait des pavillons, les musiciens s’assemblaient, on tirait des salves et le commandant se montrait, vêtu de ses plus beaux habits et sabre au côté. Parfois les voyageurs bénéficiaient de l’impression qu’ils causaient ; leur venue semblait magique. Certains Indiens des Caraïbes crurent que Colomb était un dieu ; sur la côte occidentale d’Afrique, les vaisseaux portugais reçurent le nom de « grands oiseaux » ; les Indiens du Brésil croyaient que les pinasses de Magellan étaient enfantées par ses vaisseaux et que lorsqu’elles se rangeaient le long du bord, c’était pour téter.

Au début tout au moins, on s’efforça par tous les moyens de séduire les indigènes, seule tactique qui permît d’obtenir des vivres et des renseignements. On leur distribuait de la verroterie et des grelots. Les Européens troquaient leurs couvre-chefs contre des parures de plumes, des bonnets de fourrure. Les chefs étaient conviés à visiter le bord, à se régaler de mets européens. Afin de leur soutirer des renseignements sur les matières premières précieuses comme l’or, on faisait monter des indigènes à bord, parfois de force. Sébastien Cabot recommande à ses capitaines « de bien traiter les prisonniers, de s’en servir et de les vêtir pour qu’une fois revenus à terre ils ou elles incitent les autres à venir et à montrer leurs légumes et produits divers. Et si vous pouvez enivrer la personne avec du vin ou de la bière, vous connaîtrez peut-être les secrets de son cœur ».

Lier des relations amicales n’était pas toujours aisé. Un jour, pour inciter des Indiens, couchés au fond d’un canot, à approcher, Christophe Colomb ordonna à quelques jeunes matelots d’improviser une danse au son d’un tambour ; les indigènes, croyant à une danse de guerre, se mirent à tirer des flèches.

Communiquer avec les autochtones représentait la difficulté majeure. Le langage par signes conduisait parfois à des erreurs. Pedro Alvarès Cabral crut comprendre que le Brésil était une île et Alvise Ca`da Mosto, désespérant d’obtenir des renseignements lors de sa reconnaissance des côtes occidentales de l’Afrique, fit demi-tour. Les voyageurs qui entreprenaient des explorations dans l’océan Indien et les régions sous domination arabe emmenaient des interprètes auxquels les Maures d’Espagne et du Portugal avaient appris l’arabe. Ailleurs, l’arrivant devait enseigner sa propre langue à l’indigène et l’usage s’établit rapidement de ramener en Europe, de gré ou de force, quelques habitants des contrées nouvellement découvertes. Une fois instruits, ces déportés servaient d’interprètes aux membres des expéditions ultérieures. D’autres captifs étaient ramenés chez eux après un séjour en Europe et relâchés dans l’espoir qu’ils renseigneraient leurs chefs sur la richesse des pays européens, sur l’intérêt qu’il y avait à commercer avec eux, sur le danger que représenterait le fait de leur résister.

Les Portugais inaugurèrent un autre procédé : ils déposaient sur les rivages récemment découverts des condamnés à mort, graciés pour la circonstance, auxquels ils assignaient la triple tâche d’apprendre la langue du pays, de planter des semences en provenance d’Europe, de voir si des animaux débarqués avec eux s’acclimataient.   En théorie, ils servaient aussi de catéchistes. Ainsi espérait-on créer sur des côtes exotiques des points de relâche où les voyageurs futurs trouveraient un accueil aimable. Cet effort fut partiellement heureux et, au terme d’un long voyage monotone, bien des équipages se réjouirent de trouver une ambiance familière. Cependant, bon nombre de ces pionniers se confondirent allègrement avec la population indigène, au lieu de créer un petit coin d’Europe au milieu du vaste monde sauvage.

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Illustration : Univers.GrandQuebec.com

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